• 25/11/2020
  • Mélissa Lezcano

À l’écoute des maux

Leur Algérie (Lina Soualem, 2020)

Leur Algérie, sorti en 2020 est le premier documentaire de Lina Soualem. Le film porte un regard moderne sur une nouvelle étape de la vie de ses grands-parents, Aïcha et Mabrouk, qui, après 62 ans de vie commune, prennent la décision de se séparer. Pour la réalisatrice à ce moment-là, une chose devient importante : comprendre la raison de ce choix. S’ouvre alors en elle une quête d’une importance fondamentale : celle d’apprendre et s’éveiller sur ses origines à travers les « mémoires » de ses aïeux.

Le documentaire est à l’écoute des mots, ou plutôt des maux du passé d’Aïcha et de Mabrouk. A travers le fil conducteur du film, Lina nous fait part d’une de ses peurs : celle de les perdre avant d’avoir pu entendre leurs histoires. Ce sentiment, qu’elle confirme dans une interview au festival du Cinemed (Cinemed TV : Quotidienne #6, jeudi 22 octobre, Montpellier), motive alors l’envie de mener ce projet. Le film vient documenter, à travers des questionnements et des échanges, la vie en Algérie et l’exil des deux protagonistes. Il revient sur leur arrivée en France (à Thiers) dans les années cinquante, pour un nouveau départ dans un pays qui, comme l’évoque Mabrouk, utilisait les Algériens comme une main-d’oeuvre facile, peu couteuse, mais en demande de travail. Les vécus présentés sont douloureux. Lina laisse place aux silences des grands-parents qui se sont installés à travers les décennies. Aïcha et Mabrouk constatent le temps qui passe, et que leurs destins rêvés ne se sont pas exactement réalisé comme ils l’espéraient. On comprend alors le besoin de Lina, à travers les questions posées à ses grands-parents, de les faire renouer avec leurs passés, ou le poids de la colonisation en Algérie s’est installé dans les mémoires collectives, tout comme l’arrachement à leur pays, à leurs origines.

Le caractère profondément humain des grands-parents de Lina Soualem se ressent fortement à travers sa facon de filmer. On suit à l’écran la complexité de leurs vies, pour à notre tour mieux comprendre leurs histoires et s’en imprégner. De plus, avec les images documentées de Lina et celles prises à l’époque par son père Zinedine Soualem, on ressent alors une expression à la fois poétique et philosophique. A travers le portrait de Mabrouk, assez mutique, une ouverture se crée petit à petit. Au début, il ne s’exprime pas sur ce qu’il ressent et reste assez mystérieux. Lina essaye de traduire ses silences, en le questionnant et lui parlant de son passé, espérant qu’il viendrait peut-être la contredire et qu’il s’ouvre au dialogue. Le vieil homme regarde dans le vide par la fenêtre de son appartement, il passe ses journées au supermarché contemplant le monde comme s’il en était spectateur, déconnecté de cette cadence rapide de la société. Ces images, très belles, nous plongent dans la contemplation, aux côtés de la réalisatrice qui attend. Quant à Aïcha, on ne peut qu’être émue lorsque Lina la questionne et entame une discussion emplie d’émotions : la tristesse, mélancolie et joie, les traverses devant nos yeux. La discussion sur son passé provoque chez elle un entre deux : rire et larmes, on ne serait dire qu'elles émotions prédomine. A d’autres moments dans le film ce rire particulier d'Aïcha revient et l’on ne sait toujours pas s’il camoufle des pleurs. Peut-être que rigoler est le seul moyen qu’elle ait trouvé pour masquer le poids qu’ont pris les silences du temps sur sa vie.

On comprend ainsi la volonté de la réalisatrice de briser la glace qui s’est formée avec les années, et son envie de réconciliation avec le temps perdu suite aux non-dits dans sa famille. L’une des vocations principales du film reste, avant tout, d’encourager les générations futures à se réapproprier leur histoire familiale, et leurs origines par le partage de la connaissance du passé et l’importance des mots posés dessus. Le film est d’autant plus important aujourd’hui, vis-à-vis de la situation actuelle du pays, pour rappeler le passé de la France colonisatrice. Mais également pour montrer une pluralité des mémoires. Lina et sa famille nous laissent l’espace d’un moment rentrer dans leur réalité, leur intimité, à travers des instants touchants et essentiels à la compréhension de leur histoire. Le film pose des questions sur ce qui nous est transmis et ce qui pourra être retransmit, sur nos origines, mais surtout sur ce qui nous construit et nous achemine vers les personnes que nous aspirons à devenir.