Le spectacle de la violence

Les Chambres rouges (Pascal Plante, 2024)

Le snuff movie [1] représente une sorte de fascination pour la violence et la mort comme une pulsion de destruction, ou parfois pire : de perversion. C'est à travers un sujet effroyablement sombre que le réalisateur canadien Pascal Plante décide de plonger son public. Son nouveau film Les Chambres rouges inspiré des red rooms [2] sur le Dark Web, met en avant le procès d'un tueur aux méthodes horriblement dures et abjectes. Il aurait torturé et tué trois jeunes filles avant de vendre ses vidéos à une plateforme illégale, dont une ne sera pas retrouvées. Le film se concentre plus spécifiquement sur une jeune femme (jouée par Juliette Gariépy), mannequin le jour et joueuse de poker la nuit, qui se rend tous les jours sans exception au Palais de justice pour suivre la condamnation du meurtrier. Son obsession cause très vite une vive sensation de mal-être chez le spectateur. Finalement, on pourrait penser que le réalisateur se sert de cette histoire pour faire une sorte de procès servant à dénoncer le fanatisme du Dark Web.

Cette œuvre cinématographique s'approprie le snuff movie dans une version plus contemporaine avec ces fameuses plateformes de diffusion. En effet depuis les années 2000 le cinéma d'exploitation ne cesse de se nourrir d'une société à l'imaginaire morbide. Malgré tout, le cinéaste Pascal Plante tente de nous raconter une histoire remplie d'horreur sans ne rien montrer. Tout est hors champs, suggérés ou dit. Le son contribue aussi pleinement à la compréhension d'une épouvantable histoire. Par ces cris stridents et affreusement gênants, le son touche psychologiquement le spectateur. Néanmoins le spectateur ne verra pas une seule image gore à l'écran. Il ne veut pas faire du sensationnalisme.

Dès le début du film on remarque facilement le parti pris du réalisateur à ne donner aucune attention particulière au tueur. Comme si le procès était finalement celui des visionnaires fanatiques de ces vidéos sadiques. En effet ni la mise en scène ni le scénario ne lui accorde une place cruciale dans cette œuvre. Mise à part pour intensifier une troublante fascination que certaines personnes lui portent. C'est d'ailleurs admirablement représenté par des contrechamps d'une rare puissance. En effet tout au long du procès le regard de Kelly Anne est fixé sur le condamné comme une perpétuelle recherche de son attention. Cela met le spectateur extrêmement mal à l'aise car les intentions de l'actrice semblent encore opaques. Au bout du compte Pascal Plante veut pousser la réflexion jusqu'à la transmission du mal à l'état pur en dénonçant une société fantasmant et rendant un monstre populaire. Ainsi il va en dépeindre tout au long une sorte d'obsession bien plus malsaine qu'attendu.

Si l'on ne peut aucunement concevoir qu'une partie de la population paye pour se nourrir de ce genre d'atrocité visuel, elle paye aussi pour sa torture sonore. Dans ce film le son est extrêmement important. En effet si tout au long du film aucune image gore n'est montrée, mise à part le reflet des couleurs vivent de l'horreur, le son quant à lui nous laisse interpréter la scène. Ces derniers, sont plus épouvantables les uns que les autres et ne cessent de mettre le spectateur dans une rude épreuve d'écoute. Grâce au son, le réalisateur va alors tout mettre en œuvre pour nous glacer le sang. Encore une fois le cinéaste ne veut pas mettre en avant les actes atroces du tueur mais plutôt tout un réseau de propagation et d'expansion du mal. Il veut pointer du doigt les crimes absurdes (le visionnage) de ces fanatiques de la plateforme illégale.

Si le film est aussi réussi et vibrant, le choix du personnage principal a été plus que déterminant pour la tournure du film. D'entrée de jeu, le réalisateur nous présente un personnage complexe et ambigu. Celui de l'actrice Juliette Gariépy : Kelly-Anne. On la voit vivre en permanence dans une profonde obscurité, entouré de technologie qui ne la quitte presque jamais, comme robotisé. Grâce à sa performance l'actrice a su entretenir une sorte de mystère devenant de plus en plus troublant et inquiétant au fil de l'histoire. Ce personnage est une femme froide, acharnée, compulsive et sans pitié paraissant complètement insensible et vide de sens. Elle va ainsi pousser les spectateurs dans leur retranchement et les installer dans une posture très inconfortable. Finalement, cette anti-héroïne représente jusqu'à la fin une figure contrastée difficile à situer entre le bien et le mal. En fin de compte, elle incarne l'individu banal de la société, curieusement addicte au Dark Web que dénonce fortement le cinéaste.

Dans son œuvre cinématographique Les Chambres rouges, Pascal Plante au-delà du film place sa motivation autour de l'étude d'un personnage. Un réel symbole pour lui, d'un phénomène contemporain qui s'empare de la technologie pour véhiculer le mal. Il explore magnifiquement bien la psychologie d'une partie de la société prête à réaliser de telles atrocités mais aussi une partie de la société prête à payer cher pour les voir. Cette situation met en place une atmosphère assez pesante, pouvant en découler une éventuelle peur. Celle d'une nouvelle génération se nourrissant de sadisme et de morbide. On peut prendre ce film comme une sorte de prévention sur le flot d'images parfois très violentes qui ne cessent de se répandre sur nos écrans. Une fabuleuse œuvre glaçante qualifiée d'horreur et de moralisateur.

Chloé Juillard

[1] Snuff movie désigne une vidéo ou un long-métrage mettant en scène la torture, le meurtre, le suicide ou le viol d'une ou plusieurs personnes. Il prétend montrer des actes ayant réellement eu lieu devant la caméra.

[2] Une red room est un site à thème, dont la source provient du darknet et où certaines personnes peuvent payer pour voir un meurtre en direct.