Le cinéma science-fictionnel des sœurs Wachowski

De Matrix (1999) à Sense8 (2015-2018) : entre identités et perceptions de la réalité

Composé d'identités fortes et de différentes perceptions de la réalité, Matrix et Sense8 sont des œuvres proposant de vraies problématiques sociétales notamment avec une vision du futur complexe, typique du cinéma de science-fiction des sœurs Wachowski. Dans ce dossier, nous allons tenter de montrer que ces univers science-fictionnels sont certes bordés de « fiction » mais qu'ils reflètent en réalité des schémas de société que nous pouvons expérimenter et analyser aujourd'hui. De fait, cette analyse prend comme point de départ le film Matrix, sorti en 1999 et la série Sense8, sortie en 2015. Nous n'aborderons pas les 3 films Matrix sortis en 2003 et 2021 (Matrix Reloaded, Matrix Revolutions et Matrix Resurrections). Lorsque nous abordons les questions d'identité, de réalité et de perception du monde, ces deux œuvres cinématographiques sont un point d'ancrage fort, et, de fait, nous pouvons nous poser la question suivante : Comment sont abordées les questions de réalité et de perception dans les œuvres Matrix et Sense8 et comment ces représentations influencent-elles la construction individuelle et collective des personnages entre eux ?

De fait, nous commencerons par définir en premier point la vision du monde et la perception de la réalité qu'ont les personnages présents dans Matrix (1999) et dans Sense8, ainsi que la présentation de cet univers aux spectateurs. Ensuite, en deuxième partie, nous analyserons la manière dont ces perceptions du réel influencent le comportement des personnages au sein du milieu dans lequel ils évoluent, notamment la construction de leur identité personnelle et individuelle ainsi que la construction de leur identité collective ; car c'est par exemple avec le pouvoir du collectif que les personnages arrivent à avancer dans l'histoire. Nous conclurons enfin avec une ouverture sur l'identité, en observant le parcours des réalisatrices transgenres Lana et Lilly Wachowski, semblant répondre d'un écho aux personnages de fiction dans leurs œuvres cinématographiques.

Après avoir écrit le scénario d'Assassins, réalisé par Richard Donner, les sœurs Lana et Lilly Wachowski font leur entrée dans la réalisation avec le film Bound, sorti en 1996, c'est un film néo-noir [1], reprenant les mécanismes typiques des films noirs des années 40 et 50, le genre favori d'Alfred Hitchcock. Le film raconte l'histoire d'une jeune femme tombant sous le charme d'une voleuse, nommée Corky, avec qui elle décide de voler 2 millions de dollars à son ex petit-ami, César, qui devait récupérer cette somme pour une dangereuse famille de la ville. Mais c'est avec Matrix que les deux réalisatrices acquièrent une notoriété grandissante, faisant de la suite des films Matrix leur priorité pendant plusieurs années.

Neo est le personnage principal de Matrix, après un plongeon dans la matrice [2], le spectateur le découvre pour la première fois, il dort, avachi devant son ordinateur, son visage est éclairé par les interfaces qui défilent (ill. 1), il porte un casque audio sur les oreilles. Très vite son appartement est dévoilé, son bureau est rempli d'une quinzaine d'appareils électroniques (ill. 2), la première impression que Neo nous donne est celle d'un homme complètement coupé de la réalité.

1 - Neo dort devant son ordinateur (The Matrix, 1999)

2 - La chambre de Neo


Peu de temps après, son ordinateur va afficher le message suivant « Wake up Neo », et c'est à ce moment-là qu'il va se réveiller. Neo a l'air perturbé et ne semble pas savoir si ce qu'il vit est réel ou non. Plus tard dans le film Noé reçoit un appel de Morpheus, un hacker recherché qui est aussi le capitaine du vaisseau des rebelles (ce que nous comprenons plus tard). Dans cet appel, Morpheus prévient Neo de l'arrivée menaçante d'hommes, appelés les agents, qui sont en réalité les machines ayant créées la matrice. Toutefois, Neo ne va pas croire son interlocuteur. Le psychanalyste Fierens Christian nous explique dans son ouvrage Perception et réalité psychique comment l'individu arrive à atteindre la vérité : « Nous ne pouvons connaître une chose qu'à partir de ce que nous en percevons, à partir de la perception. Le terme allemand (Wahrnehmung) – prendre le vrai, prise du vrai – laisserait sous-entendre que la vérité ne s'acquiert que par la perception. »

En effet, quand Morpheus demande à Neo de regarder au bout du couloir, il va voir de lui-même la menace arriver, alors que Neo est un personnage qui doute constamment du réel, mais son incertitude disparaît immédiatement lorsqu'il voit les choses de ses propres yeux. Ainsi, Neo applique ce que Fierens Christian nous explique dans son texte, Neo « prend le vrai » c'est-à-dire qu'il est certain de la réalité d'une situation uniquement lorsqu'il en a la preuve visuelle. Platon explique un principe similaire dans l'allégorie de la caverne où il nous dit :

« Dans une demeure souterraine, en forme de caverne, des hommes sont enchaînés. Ne nous ressemblent-ils pas ? Ils n'ont jamais vu directement la lumière du jour, dont ils ne connaissent que le faible rayonnement qui parvient à pénétrer jusqu'à eux. Des choses et d'eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos. Que l'un d'entre eux soit libéré de force de ses chaînes et soit accompagné vers la sortie, il sera d'abord cruellement ébloui par une lumière qu'il n'a pas l'habitude de supporter. Il souffrira de tous les changements. Il résistera et ne parviendra pas à percevoir ce que l'on veut lui montrer. »

En effet, la matrice est parfois victime d'un dysfonctionnement, provoquant ainsi des choses étranges auxquelles Neo ne sera pas indifférent. Comme dans l'allégorie de la caverne imaginée et théorisée par Platon, le film nous fait comprendre qu'il y a une réalité à laquelle les personnes croient, mais que cette dernière n'est en fait qu'une illusion transmise par une entité supérieure dans le but de les contrôler et de les soumettre. Dès lors, les « faibles rayonnements » dont nous parle Platon dans son texte sont retranscrits dans le film avec les dysfonctionnements de la matrice. Par exemple, on remarque ces « bugs » lorsque Neo à une impression de déjà-vu quand il aperçoit un chat noir deux fois d'affilée. (ill. 3 à 5).

3 - Première vision du chat

4 - Deuxième vision du chat


Ainsi, grâce au bug de la matrice, Neo ne va cesser de douter et de remettre en question ce qui l'entoure et percevoir des choses qui vont le mener à la vérité, c'est ce que Fierens Christian nous explique :

« Il suffirait de prendre le vrai, de ramasser ce qui se donne pour la vérité. Telle une prise de courant, la perception nous brancherait tout simplement sur la vérité. Réciproquement, la vérité serait identique à l'ensemble de ce que je peux percevoir (directement ou indirectement) et de ce que je peux en déduire (seul ou avec la coopération et le témoignage des autres humains)… »

Dès lors, Neo va découvrir peu à peu la vérité, notamment lorsqu'il sera branché à la matrice grâce aux systèmes inventés par Morpheus, Neo en est plongé à l'intérieur, et comprend que la réalité qu'il voit tous les jours n'est qu'un simulacre. Comme l'explique Fierens Christian dans le chapitre « Tenir pour vrai », Neo est branché à la vérité en entrant dans la matrice, qui ressemble sensiblement au monde réel, dans laquelle il découvre un autre mode de vie, qui lui est différent du réel, dans lequel il peut apprendre à combattre, sauter par-dessus les immeubles sans risques, ou encore ralentir le temps. Ainsi, Neo, grâce à sa curiosité, a accès à la matrice dans laquelle il se construira une nouvelle identité basée sur la simple vérité. En effet, plus Neo apprend la vérité, plus il arrive à s'émanciper et devient de plus en plus puissant.

De la même manière que dans Matrix (1999), dans la série Sense8, huit personnes sont confrontées à une vision du monde différente de celle qu'ils ont l'habitude de voir. En effet, les huit personnages de Sense8 sont tous reliés entre eux et vont être confrontés à des phénomènes étranges, ils vont régulièrement sentir, voir, toucher, et vivre ce que les autres sensitifs expérimentent. Tout comme Neo dans Matrix, certains vont penser devenir fou, c'est le cas de Nomi, une jeune femme transgenre. Suite à une vision, Nomi va avoir un accident et perdre connaissance, et à son réveil elle est à l'hôpital, sa famille et le personnel soignant lui annonce qu'elle est atteinte d'une maladie incurable. Nomi va alors se poser des questions et remettre en question la réalité, elle aura d'autres visions dans lesquelles un homme (Jonas, un membre d'un autre groupe de sensitifs) lui conseille de fuir. Nomi va alors penser devenir folle, pourtant, son doute sur la véracité du diagnostic des médecins va accroître au fur et à mesure de l'épisode. Le psychanalyste Lauru Didier nous explique le phénomène de déréalisation qui précède le doute dans son livre Figures de la psychanalyse :

« L'expérience de dépersonnalisation est fréquente en psychopathologie. Elle se caractérise par des impressions de changements, d'étrangeté ou de déformation du corps ou de la pensée. Ces sentiments constituent toute une gamme d'impressions d'irréalité, d'altération, de métamorphose et de sensations d'ineffable allant jusqu'à une impression “xénopathique”, c'est-à-dire des phénomènes d'influence ou d'action extérieure. Il s'agit d'un état où le sujet se dit modifié de telle façon que sa propre personne comme le monde extérieur ne lui paraissent plus familiers. Il ressent un sentiment d'étrangeté, d'irréalité. Il se sent devenir observateur de sa propre personne comme si toute coïncidence avec lui-même devenait problématique. Les moments de dépersonnalisation s'accompagnent d'une perplexité anxieuse face à ce qu'il ressent, ainsi que d'une difficulté à trouver ses mots pour l'exprimer. »

Ce que nous explique Lauru Didier est très proche de ce que semble ressentir Nomi. En effet, suite à ses visions et au diagnostic des médecins, elle se retrouve complètement perdue et pense devenir folle car tout lui semble irréel. Nomi va alors tenter de découvrir la vérité mais contrairement au Matrix, son doute persistera, notamment car il est souvent difficile de remettre en cause l'autorité médicale. Pourtant, comme nous l'avons vu dans Matrix, Neo à tendance à croire ce qu'il voit, or c'est assez différent pour Nomi qui doute du scanner des médecins, même si elle a eu la preuve devant les yeux (ill. 6), elle ne cessera de douter.

En effet, dans Matrix, Neo est le personnage principal, le film tourne autour de cet homme qui deviendra l'élu et qui se retrouve souvent seul face à ses choix. Tandis que dans Sense8, Nomi et les autres sensitifs auront la possibilité de recevoir l'aide du groupe pour percevoir la vraie réalité. De fait, lorsque les doutes de certains des sensitifs persistent, d'autres membres du cercle pourront les accompagner dans leur quête de vérité.

Dès lors, ce qui diffère du film à la série est la notion de multiplicité, plusieurs points de vue sont présents dans Sense8, permettant ainsi aux sensitifs de s'entraider afin de comprendre et percevoir la vraie réalité pour pouvoir s'émanciper mutuellement. Ici c'est Jonas qui aide Nomi en lui disant qu'il sait qu'au fond elle ne croit pas à ce que lui disent les médecins, elle va alors prendre conscience et refuser les soins mais ces derniers vont la soigner de force (ill. 7 et 8).

7 - Jonas explique à Nomi qu'elle doit fuir (1.02)

8 - Nomi est attachée au lit après qu'elle a refusé de se faire soigner (1.03)


C'est à ce moment-là que Will intervient, c'est un policier qui fait lui aussi partie du même cercle. Contrairement à Nomi, il a compris plus rapidement la menace grâce à l'aide de Jonas et il est conscient de la réalité. En effet, Will sait qu'il n'est pas fou et qu'il est relié à d'autres sensitifs, il est donc capable d'aider Nomi à sortir de l'hôpital pour lui éviter une lobotomie. Les sensitifs arrivent à s'entraider afin d'atteindre la vérité de leur condition et devenir plus forts face aux dangers et aux menaces qui pèsent sur leur espèce.

Autant dans l'univers de Matrix que dans celui de Sense8, les concepts d'individualité et de collectif sont centraux. En effet, Neo, le personnage principal de Matrix, est d'abord confronté à une solitude pesante, dans laquelle on ne le voit jamais accompagné de personne. Il semble mener une vie monotone et simple, mais surtout remplie de solitude (ill. 9). Il se réfugie sur les ordinateurs, menant une double vie : le jour, il est employé de bureau dans une entreprise informatique et la nuit, il devient un hacker mystérieux, traînant dans des affaires louches pour augmenter ne serait-ce qu'un peu son salaire. Le spectateur peut alors se poser la question, comment ce personnage si peu complexe au début du film, peut finir par devenir cet impressionnant héros, remettant en cause la réalité du monde et sauvant l'humanité ?

De fait, Neo est au début du film un personnage curieux. Il sent au fond de lui que quelque chose cloche, mais il n'arrive pas à savoir quoi. Lorsqu'il hacke, il découvre le nom de Morpheus, un personnage qui lui aussi semble se poser des questions sur la réalité du monde. Ce qui va vraiment finir par déclencher un changement chez Neo est la rencontre avec les autres personnages. De fait, la confrontation entre lui-même, donc, son individualité au groupe (Trinity, Morpheus et les autres membres de l'équipage) ; et de la matrice à la réalité va le marquer. Il s'éveille enfin, non seulement car il n'est plus dans une simulation, mais aussi parce qu'il n'est plus seul.

Dans l'ouvrage Introduction à l'analyse de groupe - Rencontre Psychanalytique de l'individuel et du social, l'écrivaine et psychologue Edith Lecourt nous révèle l'impact d'un groupe sur un individu, tiré du livre de Gustave Le Bon, le fondateur de la psychologie sociale :

« Il constata des changements parfois spectaculaires des individus une fois réunis en foule, comme une force aveugle qui agit sur ces individus, jusqu'à créer un état psychique nouveau, à l'origine de comportements habituellement inconnus. [...] Ces effets peuvent être aussi bien positifs (le bien de l'humanité) que négatifs (la cruauté par exemple). »

Morpheus annonce rapidement à Neo qu'il est l'élu, et que c'est à lui que revient la lourde tâche de sauver l'humanité de cette simulation qu'est la matrice. Evidemment, Neo, lui, doute de plus en plus, mais avec la force du groupe et les liens qui se créent entre eux, il se retrouve avec une force impressionnante, une habileté nouvelle, et surtout il transcende le monde de la matrice jusqu'à arriver à déchiffrer les lignes de codes si complexes qui permettent son fonctionnement. C'est en cela que Neo, personnage d'abord solitaire menant une vie monotone, réussit avec la force du collectif à se surpasser. Le groupe lui apprend des techniques de combat, l'encourage, le pousse à aller toujours plus loin dans ses retranchements et à agir comme un héros (ill. 10). Il s'est conformé au groupe, revêt la tenue des révolutionnaires, il n'est plus seul, et fait enfin parti d'un tout, d'un groupe, qui l'accepte et le place même sur un piédestal : Morpheus : « He is the one » (« C'est l'élu », 2:05:33).

Par la suite, on voit dans l'attitude de Neo qu'il n'est plus le même, le combat est désormais devenu une habitude (ill. 11) et ce, grâce aux entraînements d'arts martiaux de Morpheus. Il a combattu ses peurs ; la hauteur et le vertige ne l'effraient plus (ill. 12 et 13).

11 - Combat contre un agent

12 - Peur du vide


Si Matrix montre comment l'effet de groupe agit sur un individu, Sense8 en est aussi un excellent exemple. En effet, de la même manière que Matrix, on retrouve ici un mécanisme réemployé par les sœurs Wachowski. De fait, le groupe dans Matrix est certes très fort, ils s'entraident et se rebellent ensemble, mais un traître fait surface assez rapidement pour les trahir (Cypher), remettant en question leurs liens en tant que groupe, et la confiance qu'ils pensaient avoir établis. Dans Sense8, les sensitifs (personnages principaux faisant partie d'un « cercle », composé de 8 personnes interconnectées entre elles) établissent tous une relation de confiance et ce, assez rapidement, notamment car après s'être rendu compte de leur lien télépathique indestructible, ils vont tous avoir à se battre contre le même ennemi, Whispers, l'antagoniste principal cherchant à lobotomiser le plus de sensitifs possible. Ils arrivent à se voir, à communiquer entre eux, même avec les barrières de la langue, ainsi que leurs différences géographiques et socio-culturelles. De fait, Le spectateur suit leurs histoires individuelles, et comprend petit à petit les problématiques quotidiennes propres à chacun. Nous suivons également le début de leur relation entre eux, d'abord à deux, puis on assiste à des scènes où ils sont tous ensemble. De fait, la série nous dévoile en fait qu'ils ne sont pas de simples individus. Leur nouveau « pouvoir », leur nouvelle « faculté », va désormais leur permettre de ne former plus qu'un, c'est ce que nous dit le chercheur Khalil Khalsi :

« Au fur et à mesure qu'avance l'intrigue, les sensitif-ve-s prennent acte, plutôt que de leur interconnexion, de leur transconnexion, puisque l'enjeu de la série est l'amplification progressive de leur conscience commune, dispositif à travers lequel Whispers les pourchasse. Ainsi, lorsque Jonas, initiant Will, lui apprend : “Tu n'es plus que toi”, c'est bien pour dire que le jeune homme partage désormais son individualité avec sept autres personnes pour composer une seule et unique entité diffractée et, se faisant, différenciée par les positions géographiques, psychiques et physiques des sujets. »

Ici, nous nous rendons compte qu'en effet, les personnages ne forment plus qu'un, notamment car chacune de leurs facultés, compétences ou qualités individuelles aident le groupe lorsque l'un d'entre eux est en difficulté, comme par exemple Sun avec Capheus.

« Chacun des sensitifs, pris dans son environnement à part, constitue un sujet irréductible aux autres mais qui, pour être en relation avec lui/elle-même, doit étendre cette relation à travers ses homologues sensitifs. Étant une question de frontière et d'entre-deux, cette relation se fait à travers le dedans et le dehors et donc traverse autant les intériorités que les extériorités ; c'est cela, le propre de la transindividuation [3]. Ainsi, lorsque Sun, dans un ring de combat à Séoul, vient en aide à Capheus se faisant battre par des bandits à Nairobi, elle ne fait pas que venir à sa rescousse en prenant possession de sa personne ; elle révèle plutôt en lui une faculté qui lui est déjà contenue en tant que potentialité inactive, tel un gène muet (ill. 14 à 18). »

14 - Capheus se fait lyncher par des bandits (Sense8, 1.03)

15 - Capheus demande de l'aide à Sun pendant son combat


16 - Sun se rend compte que Capheus est en danger

17 - Sun « prend sa place » à Nairobi et combat


Stiegler, un philosophe français, pense que le résultat de ce processus de transindividuation a le potentiel de mener à une production et à des partages de sens, à des constitutions de savoirs, etc., comme nous l'avons vu dans l'exemple en amont. Donc, les sensitifs forment non seulement un individu propre ; ainsi que par leur lien une seule unité collective, un groupe uni, soudé, ressentant les émotions des uns et des autres et empruntant les capacités et compétences de chacun.

Pour conclure, nous avons vu dans ce dossier que la perception de la réalité joue un rôle majeur dans la construction individuelle et collective des personnages dans les films des sœurs Wachowski. En effet, c'est en créant des univers de science-fiction que les réalisatrices permettent aux spectateurs de se plonger dans ce monde captivant mêlant questions sociétales, liberté, révolte, connexions sensorielles ou encore l'impact d'un groupe sur des individus. On retrouve toutes ses notions dans le film Matrix et dans la série Sense8, comme un fil conducteur dans leur carrière, laissant aux spectateurs tout un prisme de questions philosophiques à se poser à la fin du visionnage de leurs œuvres cinématographiques. De plus, leur cinéma est d'autant plus fort étant donné qu'elles y partagent leurs propres expériences quant à leurs questionnements sur leurs propres identités.

C'est un reflet grandiloquent de la réalité, amenant le spectateur à se demander comment les personnages de ces films et de cette série (la suite de films Matrix et Sense8 notamment), ont eu une influence sur les réalisatrices dans leur propre désir d'émancipation, à quel point ces personnages ont pu les aider dans leur quête d'identité ? D'ailleurs, cette relation ne serait-elle pas dans les deux sens ? Les réalisatrices comme les personnages qu'elles ont créés au fil des années ont dû s'influencer mutuellement. En tout cas, c'était l'objectif initial de sœurs Wachowski lorsqu'elles ont créé les films Matrix ; tout faire pour proposer une allégorie de la transidentité [4].

Seulement, les deux sœurs avouent que le monde n'était pas prêt à recevoir cela, bien que beaucoup de fans aient pu retrouver leurs propres parcours d'identité trans au sein des personnages de Matrix, notamment grâce au concept de transformation, de liberté, etc. Et puis dans Sense8, on voit que les réalisatrices ont décidé de montrer leur vision des choses au monde, et ce de manière explicite, cette fois. La lutte des personnages est intersectionnelle, peu importe leur ethnie, genre, couleur de peau, orientation sexuelle, ou zone géographique ; ils sont tous et toutes sur un pied d'égalité. Les personnages mis en avant sont plus queer (une des héroïnes est une femme transgenre, un autre héro est un homme gay), et le générique d'introduction résonne encore plus avec cette volonté d'intersectionnalité [5] ; un enchaînement de plans sur les lieux de tournages de la série, avec pleins de personnes différentes, dans des pays différents, ayant pour objectif de rassembler la Terre dans l'amour et la bienveillance.

Bahia Grignard et Mathilde Duvanel

Cette analyse a été rédigée dans le cadre du cours de Licence 3 « Du "cinéma" pour d'autres écrans : cinéastes, télévision, Internet », dirigé par Benjamin Campion au second semestre 2023-2024.

Filmographie

Matrix de Lana et Lilly Wachowski, 1999, 2h30.

Matrix Resurrections de Lana Wachowski, 2021, 2h28.

Sense8 de Lana et Lilly Wachowski et Joseph Michael Straczynski, 2015-2018, 25 épisodes de 45 à 151 min.

Bibliographie

ALESSANDRIN Arnaud, « Transidentités et représentations », dans Arnaud Alessandrin (dir.), Sociologie des transidentités, Paris, Le Cavalier Bleu, 2018, p. 91-107.

DESBOIS Erwan, « De “Matrix” à “Sense8”, le combat des sœurs Wachowski contre l'oppression », 24 septembre 2019, Slate.

FIERENS Christian, « V. Perception et réalité psychique » dans Tenir pour vrai, 2020, p. 165-203.

KHALSI Khalil, « L'entre-deux dans la série Sense8 : germe d'une utopie planétaire », Litter@ Incognita [En ligne], Toulouse : Université Toulouse Jean Jaurès, n°8 « Entre-deux : Rupture, passage, altérité », automne 2017, mis en ligne le 19/10/2017.

LAURU Didier. (2004), Dépersonnalisation, le doute d'exister ? Figures de la psychanalyse.

LECOURT Edith, Introduction à l'analyse de groupe - Rencontre Psychanalytique de l'individuel et du social, Erès, 2008.

PLATON, La république, L'allégorie de la caverne.

QUES F., « Selon Lilly Wachowski, “Matrix” est une métaphore sur la transidentité », 6 août 2020, Têtu.

SIMONDON Gilbert (1989), L'individuation psychique et collective : à la lumière des notions de forme, information, potentiel et métastabilité.

SMITH G., « Sense8 versus The Matrix », 19 décembre 2015, Rock Paper Shotgun.

WOLTMANN S., « Neo-Noir film: a full guide to the genre », 18 avril 2023, Backstage.

YEOMAN K., « 5 ways Sense8 is like The Matrix »,14 juin 2015, ScreenRant.

[1] Le genre néo-noir (1970-1980) s'inspire du film noir (1940-1950), en y incorporant de nouveaux éléments plus modernes, comme des anti-héros pour qui on a de l'empathie, une glorification de la violence, des flash-backs, de la paranoïa, de l'amnésie, comme par exemple Blow Out de Brian de Palma.

[2] La matrice est un système inhumain contrôlé par des machines, dans le seul but d'exploiter les humains en leur montrant une réalité fictive.

[3] Pour Khalsi, la transindividuation n'est donc pas uniquement la somme des individualités, mais le processus qui permettrait à chacun d'exister à travers les autres. Le concept de transindividuation est développé par Simondon dans son livre L'individuation psychique et collective - A la lumière des notions de Forme, Information, Potentiel et Métastabilité.

[4] Voir l'interview de Lilly Wachowski sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=adXm2sDzGkQ.

[5] L'intersectionnalité est un concept visant à révéler la pluralité des discriminations de classe, de sexe et de race. Le terme est théorisé par Kimberlé Williams Crenshaw, une universitaire afroféministe, en 1989.