Un conte de fées horrifique étrangement fascinant

Incubus (Leslie Stevens, 1966)

Leslie Stevens est connu pour avoir créé et réalisé quatre épisodes de la série fantastique Au-delà du réel (The Outer Limits) de 1963 à 1965. Son Incubus adopte à son tour une tonalité surnaturelle et horrifique, mais aux apparences trompeuses. Ce film semble maudit puisque certains acteurs se sont suicidés juste avant sa diffusion : Ann Atmar et Milos Milos, qui assassina son épouse avant de s'ôter la vie. Ces drames ont fait tomber le film dans l'oubli, et toutes ses copies semblaient avoir été perdues ou détruites mystérieusement par un incendie… En 1998, le producteur Anthony Taylor retrouve toutefois ce qui semble être la dernière copie du film à la Cinémathèque française. La « malédiction » d'Incubus viendrait de son histoire démoniaque et du fait que le personnage principal (Kia) traite avec des forces obscures. Mais comment Leslie Stevens figure-t-il le mal dans son œuvre ?

Incubus est un film d'horreur en noir et blanc à l'apparence d'un conte de fées, le film nous plonge dans le petit village côtier de Nomen Tuum qui est connu pour avoir une source aux vertus curatives. Deux sœurs démoniaques : Kia (Allyson Ames) et Amael (Eloise Hardt) semblables à des anges sont des succubes qui sont chargées de pervertir les hommes en couchant avec eux afin de vendre leur âme au seigneur des ténèbres : Incubus. Kia fait la rencontre de Marc (William Shatner), un homme au cœur pur dont elle va tomber amoureuse. S'engage alors une lutte entre le bien et le mal que les personnages ne sont pas près d'oublier.

Le film s'ouvre sur un générique accompagné de plusieurs illustrations et de symboles qui défilent et se mélangent dans des fondus enchaînés comme si nous tournions les pages d'un almanach ou d'un grimoire. La bande son symphonique rappel l'univers du conte, mais avec une pointe d'angoisse qui laisse présager l'horreur à venir. On peut entendre des sons de cloche, un objet souvent utilisé pour le début et/ou la fin d'un rituel. La musique a des schémas qui se répètent, presque hypnotique comme si nous étions victimes d'un maléfice, le mal commence déjà à se manifester.

Enfin, comme pour continuer son rituel maléfique, le narrateur se met à parler dans une langue tout à fait singulière. En effet, Incubus est un des seuls longs-métrages à être tourné entièrement en espéranto, une langue créée en 1887 qui se veut facile d'apprentissage pour toutes les cultures. Le film a été écrit en anglais puis traduit en espéranto, il n'a pas été doublé dans d'autres langues. La seule copie qui a été retrouvée contient des sous-titres en français. De ce fait, après la restauration du film en 2001 pour l'édition dvd du film, il y a un cache noir sur l'image sur lequel les nouveaux sous-titres anglais sont écrits.

Cette volonté artistique du réalisateur Leslie Stevens se prête bien à l'univers féerique, étrange et fantastique d'Incubus. Le narrateur présente ensuite le village de Nomen Tuum et la source magique qui a des vertus de guérison. Il nous prévient également que des succubes agissent sous les ordres du Malin.

Le film nous présente ensuite la magnifique Kia, une succube à la beauté ensorcelante. Derrière son apparence innocente se cache une démone qui se servira de ses atouts pour piéger les hommes de l'île en les entraînant vers une mort certaine. Son apparence d'ange et sa voix douce contrastent brutalement avec le meurtre d'un homme venu visiter la source du village qu'elle noie froidement au début du film.

Incubus est sans cesse basé sur des oppositions : la beauté extérieure contre la noirceur intérieure, le dieu de la lumière contre le diable des ténèbres, la vie à l'inverse de la mort… Ces contrastes reflètent le combat des personnages qui luttent sans cesse contre les forces du mal. Cette opposition prend ingénument forme avec l'éclipse au début du film : les ténèbres prennent le dessus sur la lumière. Leslie Stevens se sert de toutes ces oppositions, ces métaphores pour faire entrer les forces du mal dans son film, que ce soit à travers les personnages, leurs actes, la musique ou la mise en scène.

Après avoir introduit ses personnages, Incubus vous fera vite plonger tête baissée dans son univers bucolique en bord de mer avec sa nature verdoyante digne d'un conte de fée. Et qui dit conte de fées, dit forcément élément perturbateur : Kia se sent affaiblie par ses sentiments envers Marc qu'elle est censée pervertir pour offrir son âme à Incubus, alias Satan. Et comme Kia, nous commençons nous aussi à nous attacher à Marc qui est un honnête homme vivant dans une chaumière avec sa sœur Arndis (Ann Atmar) qui est devenue aveugle mystérieuse après l'éclipse, le film laisse penser que c'est Incubus ou Kia qui lui a jeté un maléfice. Après une lutte contre ses sentiments, Kia demande de l'aide à Incubus avant de se rendre compte que son amour envers Marc est pur et plus fort que sa dévotion pour le Malin. La mise en scène du film vous fera toujours prendre parti pour Kia et c'est en cela que le film nous manipule, car peu importe ses actes démoniaques, nous sommes de son côté complètement hypnotisé par cet ange de la mort et nous sommes prêts à lui pardonner tous ses crimes précédents.

Tout le long du film, nous ressentons le mal qui s'enracine dans le petit village.

Tout le long du film, nous ressentons le mal qui s'enracine dans le petit village mais Leslie Stevens ne nous en montre jamais trop pour laisser place à notre imagination. Dans un premier temps, le mal prend forme à travers les succubes et leurs meurtres puis nous avons un crescendo de l'influence d'Incubus à travers la malédiction qui rend aveugle la sœur de Marc mais encore ici Incubus reste à distance. Ce n'est qu'après l'invocation des deux sœurs succubes que nous avons un bref aperçu du prince des ténèbres, mais nous n'apercevons qu'une ombre mouvante ressemblant à une chauve-souris géante dans l'obscurité et le brouillard. Incubus s'incarnera ensuite dans le corps d'un humain, mais on vous cachera encore sa véritable forme jusqu'à l'ultime combat.

Enfin, dans une scène particulièrement éprouvante, Kia se bat contre Incubus dans une église. Le démon s'incarne dans sa véritable forme : un bouc maléfique. Les gros plans s'enchaînent sur le visage horrifié de Kia et sur le bouc qui essaye de la violer devant Marc. La musique s'arrête pour laisser place à l'effroi, seuls les cris d'Incubus et de Kia résonnent, le réalisateur retient notre souffle jusqu'à ce que Marc prenne la main de Kia. Ensemble, ils sont plus forts obligeant le prince des ténèbres à battre en retraite. Le film s'achève sur un arrêt sur image d'Incubus où les couleurs sont inversées, le blanc rayonne peut-être pour dire que le bien à vaincu en faisant un parallèle avec l'éclipse du début du film. Enfin, nous entendons les mêmes cloches qu'au début, c'est la fin du rituel et par la même occasion la fin du film.

Ce film qui a failli tomber dans l'oubli, ressort des abysses en nous entraînant tête baissée dans cet univers horrifique et merveilleux. Leslie Stevens fait naître le mal dans son œuvre à travers divers procédés cinématographiques, le choix des acteurs, la musique, la mise en scène ou dans l'histoire même du film qui nous montre en crescendo l'influence d'Incubus. Le réalisateur nous rappelle qu'il faut se méfier des apparences, mais aussi que les gens peuvent changer vers le bien ce qui est un message d'espoir d'autant plus que c'est un sentiment pur qui a amené Kia à se tourner vers le bien. Comme pour finir avec la morale du conte de fées «l'amour triomphe toujours ».

Zoé Didier-Pichat