Un Frankenstein des temps modernes, entre féminisme et sexualité
Pauvres Créatures (Yórgos Lánthimos, 2024)

Pauvres Créatures est une brillante adaptation du roman éponyme d'Alasdair Gray publié en 1992. C'est le 17 janvier 2024, donc trente-deux ans plus tard, que se déploie sur nos écrans le récit d'une quête de liberté et d'une découverte de soi surprenante, mise en image dans un style qui se veut baroque par Yórgos Lánthimos. Au début en noir et blanc succède le passage à la couleur qui ajoute une dimension futuriste au film, presque de l'ordre de la magie.
Le film met en scène Bella Baxter (Emma Stone), une femme presque inventée par son créateur Godwin Baxter (Willem Dafoe), surnommé « God », qui, en voyant le suicide d'une femme enceinte presque a terme, eut l'idée de mettre le cerveau du bébé dans la tête de la mère décédée, ce qui donne « naissance » a Bella. Ce qui signifie que malgré son apparence d'adulte Bella est un bébé qui apprend la vie. Elle va grandir et au fur et à mesure apprendre à marcher, à parler, à ressentir des choses, dont le besoin de liberté et le besoin d'exploration. Enfermé depuis qu'elle est née dans une maison avec son créateur, elle va commencer à expérimenter des choses, notamment sur son propre corps. Bella Baxter va découvrir ce qu'est la masturbation et va se découvrir un nouveau plaisir en en voulant toujours plus. La venue d'un avocat coureur de jupons, Duncan Wedderburn (Mark Ruffalo) va venir accentuer ce besoin d'émancipation et cette recherche de plaisir que personne ne veut lui donner, excepté lui. Séduite par ses paroles, elle décide de le suivre et c'est à partir de ce moment-là que Bella Baxter se retrouve plongée dans la découverte du monde ainsi que des humains et leurs nombreuses facettes.
Le film est une métaphore de la vie et de la manière dont on apprend à connaître le monde.
Le film est une quête de liberté globale, une escapade générale qui fera voyager notre personnage principal, mais également les spectateurs qui voient Bella Baxter grandir, connaître de nouvelles choses, de nouveaux plaisirs. On peut voir ce film comme une métaphore de la vie et de la manière dont on apprend à connaître le monde, ses bons comme ses mauvais côtés, la façon dont on le découvre, et notamment, comme on le voit si bien avec Bella, les plaisirs sexuels.
On va retrouver une insistance sur la sexualité qui persiste et évolue au fur et à mesure du film, mais uniquement à travers le personnage de Bella, les seules scènes sexuelles que l'on voit à l'écran sont seulement celles de Bella. Elle va d'abord apprendre à se faire plaisir toute seule, puis elle va rencontrer un homme qui va lui faire connaître encore plus de plaisirs, ici le réalisateur va insister sur cette découverte, et sur le fait que c'est un plaisir intense que découvre Bella avec son cerveau de nouveau né. De plus, il n'y a aucune censure dans cette insistance sexuelle, malgré les nombreuses scènes explicites, il n'y a pas de censure des parties génitales, qu'elles soient féminines ou masculines. Cela vient prendre à contre-pied les tabous que l'on connaît de la sexualité dans le cinéma, l'appareil génital masculin n'est quasiment jamais visible entièrement à l'écran, mais ici il l'est.
Cette dépendance sexuelle à travers le personnage de Bella Baxter, vient nous amener vers une vision plus libre de la condition féminine. On a un personnage féminin libre de faire ce qu'elle veut, de dire ce qu'elle veut, de satisfaire ses désirs comme bon lui semble avec une innocence parfaite et un air de folie naturelle décontractée. Par le biais de cette insistance sexuelle, le réalisateur a clairement voulu ajouter une notion féministe au film, bien qu'elle ne soit pas parfaite. Au fur et à mesure du long métrage se dévoile une femme forte qui choisi ce qu'elle veut et qui ne se laisse pas dicter ses choix par un homme, une femme qui a des envies (que ce soit sexuellement parlant ou juste une quête de liberté) et qui se fiche de si ça peut choquer qu'elle aime ce plaisir la, et c'est le mélange de tout cela, qui, selon moi, reste tout de même assez rare dans le cinéma. La vision de la condition féminine est très intéressante dans le fond, cela permet de généraliser le plaisir sexuel, souvent tabou dans la société, mais si une femme ose prendre la parole et exhiber son envie sexuelle elle est souvent traité de prostituée (au passage, travail très mal vu aux yeux des gens et le film le montre également très bien) et son envie n'est pas rendu banal comme le peuvent être les envies des hommes par exemple. Mais dans la forme, le fait de rendre une femme plus forte après avoir vendue son corps reste un moyen plutôt bancal pour cette vision de la condition féminine.
Il y a une scène assez humoristique dans le film, quand Bella demande a Duncan Wedderburn de refaire l'amour avec elle, qu'il lui répond que malheureusement il ne peut enchainer autant qu'elle et c'est quelque chose que tout les hommes ont, et en toute innocence Bella lui réponds que c'est alors une « faiblesse masculine », c'est également assez marqueur pour la condition féminine, selon la société une femme se doit d'être toujours présente pour satisfaire les besoins de son homme, mais par contre a l'inverse les hommes ne peuvent pas. C'est donc la toute l'ironie de la scène et le terme de « faiblesse masculine » est selon moi assez bien trouvé.
Comme mentionné plus haut, le personnage de Bella découvre le monde, et pas que les plaisirs sexuels, on va notamment faire face à une scène marquante où elle découvre la pauvreté et les conditions de vie dégradées de certaines personnes tandis qu'elle a le privilège d'avoir de l'argent, à manger, et plusieurs robes de rechange et même du plaisir totalement gratuitement. On peut également voir une petite critique de notre société actuelle quand Bella tente de donner de l'argent à ces gens pauvres, mais les personnes en qui elle avait confiance finissent juste par lui voler l'argent. Le fait que Bella finisse par travailler en tant que prostitué constitue également une critique de la société qui voient un travail plus qu'honorable comme quelque chose de sale et de honteux alors que sans ce métier beaucoup ne pourrait donc pas avoir autant de plaisir. De plus, en voulant faire ce métier Bella ne voit qu'une seule chose, gagner de l'argent en faisant ce qui lui donne le plus de plaisir a ce moment la, tout en vivant de nouvelles expérience ce qui viendra l'enrichir davantage qu'avec de l'argent, donc pourquoi juger une personne qui souhaite uniquement travailler dans quelque chose qui lui fait plaisir ?
Finalement, même si elle n'est pas restée très longtemps dans cette maison close, elle y est ressortie grandie mentalement et cela permettra de faire taire tous ceux qui lui font des réfections, comme Duncan Wedderburn.
L'histoire a beaucoup de sens cachés, de critiques dissimulées et de codes cassés, mais c'est un film qui peut juste se regarder tant les images sont belles, sans forcément avoir besoin d'activer son cerveau. Il y a des détails très poussés dans la réalisation, c'est comme si chaque plan a été minutieusement étudié pour être une belle image indépendante. Même si cela se passe dans une terre approximativement réelle (du moins avec les mêmes pays que dans la réalité) l'univers créé par Yorgos Lanthimos m'a fait penser à un univers de Tim Burton, que ce soit par le personnage marginal de Bella qui ressemble dans le fond a Edward (Edward aux mains d'argent) ou bien Sally (L'étrange noël de monsieur Jack), ou bien par la forme du film tout simplement décalée, on passe du noir et blanc a la couleur éclatante, un peu comme a pu le faire Tim Burton dans des films comme Charlie et la Chocolaterie ou même Alice au pays des Merveilles. Pauvres Créatures a un style visuel très agréable à regarder, tant dans les décors que dans les tenues des personnages, je pense notamment aux nombreuses robes de Bella, toutes les plus colorées et farfelues les unes aux autres. Il y a un énorme travail sur les effets spéciaux et techniques qu'il faut donc souligner. Tout ce travail esthétique vient également impacter cette vision féminine qui impacte réellement le film selon moi, les robes de Bella viennent la mettre en avant et lui ajoute une notion de supériorité envers les autres personnages qui sont pas forcément aussi bien habillé qu'elle, ou du moins pas avec autant de volumes que certaines de ses robes.
Il est pour moi important de saluer le travail d'Emma Stone tout particulièrement, qui a su littéralement donner vie à Bella Baxter par une interprétation hors du commun, elle nous a fait découvrir l'univers et l'étrangeté du film qui aurait été fade sans cette représentation. Mention plus qu'honorable a Mark Ruffalo qui a su être autant désagréable qu'impressionnant dans son rôle, ainsi que Willem Dafoe, avec son rôle de chirurgien fou, qui comme à son habitude donne une prestation digne de son nom.
Aurélie Kint