L'effet papillon
Pyrale (Roxanne Gaucherand, 2020)

À la croisée du documentaire et de la fiction, Pyrale raconte l'histoire entremêlée d'un premier amour et d'une invasion de papillons de nuit : les pyrales. Tourné en trois ans, le film retrace ce fait divers qui a assailli la Drôme et ses habitants il y a quelques années. La profusion de papillons de nuit modifiait en effet tout l'écosystème de la région, et surtout détruisait les buissons, conduisant à des incendies. La caméra nous amène auprès des habitants, pris d'angoisse devant la modification du paysage et redoublant d'ingéniosité pour chasser les parasites. Mais l'histoire nous est aussi racontée du point de vue de Lou, une jeune fille qui tente d'apprivoiser ses sentiments pour sa voisine.
La douceur des couleurs qui rappellent le monde de l'enfance, la chaleur du cadre estival, la lenteur des vacances : le spectateur est plongé dans ses propres souvenirs d'enfance, en sécurité devant ces plans très calmes. Pourtant, le rythme du quotidien contrebalance avec la profondeur des sentiments des adolescentes. Le cadre estival dégage un semblant de magie : ce sont ces moments de rencontre, un peu hors du temps, où tout peut arriver. Ces soirées de fêtes de villages, ces nuits dans la campagne, sont autant de petites aventures. C'est le point commun entre le documentaire et les films adolescents : savoir-faire de l'intrigue un véritable événement, lui donner une nouvelle proportion.


Ici, la profondeur des émotions est mise en image au travers du cadre onirique la nuit. Les deux adolescentes partant à la chasse aux papillons, le principal de l'intrigue se déroule en effet dans le noir, rappelant les codes du film fantastique. L'insecte devient étrange, menaçant. Tout comme les émotions des personnages, c'est sa prolifération incontrôlable et envahissante qui le rend dangereux. Pourtant, individuellement, on pourrait observer à l'infini le détail de ses ailes, l'imprévisibilité de ses mouvements, et sa couleur si douce. Les papillons perlent dans l'obscurité, constamment à la recherche de la lumière. La métaphore, un peu bateau, fonctionne très bien car elle est proposée avec simplicité et sans prétention.
Le film reste tout de même très pudique sur les effusions de désirs. Pas une fois on ne voit les amoureuses s'embrasser, et ces moments nous sont racontés en voix off, et illustrés une fois encore par des pyrales. Un choix vis-à-vis de ses actrices, non professionnelles et amies, explique la réalisatrice. Mais on peut aussi y voir un mélange entre la pudeur envers les sentiments adolescents, et un rappel à l'étrangeté, l'onirisme du film presque fantastique.
C'est ce mélange des genres qui tient le film : du rythme du quotidien, nous passons à celui, interminable, de la tension de l'attente de la découverte. Ces « plans nappes », à la manière d'une musique, nous suspendent dans le temps, et on est comme hypnotisé par les mouvements des petits papillons blancs. On attend quelque chose : mais quoi ? C'est l'attente de l'adolescence, que quelque chose se passe. Dans ce point de rencontre entre le fantastique et le documentaire, la quête des papillons vient rompre le quotidien, faire histoire. Ici, au-delà de la quête de l'amour, c'est la quête de la quête.
Lucie Graumer-Lelièvre

Pyrale
48 min
Sorti le 25 avril 2020
Réalisation : Roxanne Goucherand
Production : Quartett Production
Disponible sur Tënk
« Roxanne Gaucherand est née à Montélimar en 1991. Elle obtient un master en réalisation à l'INSAS de Bruxelles. Sa recherche fiction et documentaire s'inscrit dans la création de personnages fragiles évoluant dans des univers entre réalité et fantastique. Elle réalise aussi des clips musicaux pour des artistes et travaille en tant qu'assistante à la réalisation. » (Source : Tënk)
