Danse avec la mort

Sympathie pour le diable (Guillaume de Fontenay, 2019)

Sympathie pour le diable se déroule durant le siège de Sarajevo au début des années 1990 et brosse le portrait de l'atypique reporter français Paul Marchand. Avec sa mise en scène léchée et son interprétation de grande envergure, le film délivre un message fort : les véritables victimes de guerre sont les civils. Âmes sensibles s'abstenir !

Sympathie pour le diable, un titre emprunté à un single des Rolling Stones, pour un film qu'il faut absolument voir pour comprendre la véritable atrocité que les civils endurent lors d'une guerre. Dans ce premier long-métrage de Guillaume de Fontenay, on suit durant plusieurs mois la vie du reporter français Paul Marchand à Sarajevo entre 1992 et 1993, à l'époque où la ville était assiégée et bombardée de toute part (par la Serbie et la Croatie) dans le cadre de la Guerre de Bosnie, qui a eu lieu entre 1992 et 1995 et a été le début d'une longue décennie de guerres violentes dans les Balkans, ce jusqu'à l'éclatement de la Yougoslavie. Il aura fallu quatorze ans pour réaliser ce film, Guillaume de Fontenay ayant débuté le scénario en 2005 , aux côtés de Paul Marchand. Mais le franco-canadien a dû affronter des problèmes de financements, les différentes réécritures du scénario et surtout le suicide par pendaison de Paul Marchand en juin 2009, ce qui avait initialement mené l'abandon du projet.

Guillaume de Fontenay fait donc le pari, réussi, d'adapter le livre homonyme de Paul Marchand, publié en 1997. Un livre violent et cru sur sa vie de reporter au Liban puis à Sarajevo, que Guillaume de Fontenay parvient parfaitement à retranscrire, même s'il omet les mots de Paul Marchand sur sa précédente vie à Beyrouth durant la guerre civile libanaise, qui occupent plus de la moitié du remarquable livre du journaliste.

Durant l'heure et les quarante minutes que dure le film, on découvre, au travers du point de vue de Paul Marchand - ici incarné par l'acteur franco-canadien Niels Schneider -, la vie dans une ville qui se meurt, sans eau et électricité, où les habitants survivent grâce au marché noir et à la débrouille, mais une ville qui ne perd pour autant pas de sa lueur, comme en témoigne la scène où le personnage de l'interprète Serbe Boba Lizdek - incarné par l'actrice franco-suisse Ella Rumpf – amène Paul dans une boîte de nuit cachée dans un sous-terrain. Journaliste rebelle doté d'une éthique très particulière, il va jusqu'à nourrir des paramilitaires Serbes pour passer un barrage ou encore offrir des cigarettes à des Tchetniks. C'est à ses côtés que l'on découvre des personnages hauts en couleurs, en particulier Marchand lui-même, véritable trompe-la-mort qui prend plaisir à la tutoyer, faux-héros pathétique d'agressivité mais pourtant si attachant. Le journaliste est captivant d'humanisme, ce qui le pousse à interférer dans le conflit militaire en abandonnant sa neutralité journalistique, mais aussi de détresse. En effet, il semble vivre un véritable chaos intérieur, notamment vis-à-vis de sa relation amoureuse avec Boba, qu'il cherche notamment à apaiser en prenant des risques incongrus, comme lorsqu'il traverse la célèbre Sniper Alley au volant de sa voiture sur laquelle il avait inscrit « Don't shoot, don't waste your bullets. I am immortal », comme un pressentiment de sa propre fin.

Comme il l'a lui-même si bien dit et écrit, cet écorché vif ne se sentait bien qu'au milieu du chaos, à la recherche du bien dans un endroit où le mal régnait, entretenant une fausse sympathie pour le diable au travers de laquelle il révélait toute son humanité : « Dans le souffle chaud des explosions, dans l'odeur solennelle du sang et de la poudre, j'étais enfin chez moi. Chaque matin j'appareillais vers la mort dans mon voyage de destruction. Journaliste, je devais raconter avec des mots de ruines, dans une langue inachevée, que les guerres ne sont rien d'autre qu'un peu de bruit sur beaucoup de silence, un fracas passager quand le silence devient trop insupportable… Un rêve de monde meilleur, même si le rêve est obscène et turbulent ».

Guillaume de Fontenay réussit donc à nous convaincre, notamment de par ses choix techniques et décoratifs. Tout d'abord, le film est authentique, véritablement tourné à Sarajevo, en hiver et sous la neige, dans un décor reconstitué à l'identique, allant même jusqu'à filmer dans le vrai hôtel Holiday Inn qui a accueilli les reporters internationaux durant la guerre, et jusque dans la chambre où à vécu Paul Marchand durant huit mois. Guillaume de Fontenay s'entoure également de comédiens et figurants Bosniens, qui ont pour la plupart eux-mêmes vécu le conflit, mais aussi de reporters qui ont connu le Sarajevo assiégé et Paul Marchand. Le travail du son est également remarquable, les bruits des bombardements nous restant dans les oreilles même plusieurs jours après le visionnage, et les costumes sont extraordinairement reproduits, de la tenue de Paul Marchand aux treillis des soldats de l'ONU. Enfin, le choix de filmer en 4/3 rend le film plus intense, plus réaliste, donnant l'impression aux spectateurs d'être aux côtés de Marchand dans cette ville défigurée et martyrisée par les combats. Ce choix, comme le dit Guillaume de Fontenay lui-même, est également un clin d'œil au « cadre des caméras télés de l'époque, elle est plus brutale, plus claustrophobique ». Avec ce long-métrage, au-delà de l'aspect politique du film (les Bosniens seuls au monde face à des Serbes animés par l'envie de massacrer et des soldats de l'ONU qui ne servent à rien d'autre que de répéter en boucle « nous n'avons pas l'autorisation d'intervenir »), Guillaume de Fontenay nous fait merveilleusement découvrir le métier trop méconnu de correspondant de guerre, un métier de passionnés, risqué au possible, mais si nécessaire pour ne pas laisser les conflits inconnus et révéler les crimes si violents en tant de guerre. De par ses images violentes et cruelles, le film délivre un message fort : les premières victimes des guerres sont les civils innocents qui n'ont rien demandé. En témoigne d'ailleurs la scène effroyable du petit Adi, enfant Bosniaque en bas âge tué chez lui, alors qu'il jouait dans sa cuisine, par un sniper serbe (scène qui ternie quelque peu l'authenticité de l'adaptation car elle ne figure ni dans le livre ni dans les témoignages).

C'est ainsi que l'on découvre la dure réalité d'un siège historique, d'une ville jonchée de cadavres déchiquetés au milieu des rues, de cadavres entassés dans des morgues dans lesquels se rend Marchand pour comptabiliser les victimes, preuve de son honnêteté journalistique, mais aussi de moments de joies et de rencontres, intensifiés par la question que tout le monde se pose : « Serai-je toujours vivant demain ? ». C'est un film à voir ne serait-ce que pour en apprendre plus sur ce conflit récent, qui a eu lieu à seulement deux heures d'avion de Paris, mais pourtant souvent oublié, ou que ce soit pour les acteurs fantastiques et très impliqués, la preuve avec Niels Schneider qui avouera avoir été hanté par Paul Marchand bien après le tournage, continuant à s'habiller et à se comporter comme lui. Mais la réussite de ce film réside également dans son final brutal, pourtant attendu dès le début du film, et qui nous prouve que Paul Marchand n'est pas totalement immortel. Nombreux sont les films de guerre, mais celui-ci sort du lot, de part l'originalité de son sujet grâce à l'authenticité de sa mise en scène, de ses décors, et de ses costumes, mais aussi de la personnalité versatile de Paul Marchand et des risque pris de filmer cette guerre depuis le point de vue de ces journalistes étrangers, perdus entre leur neutralité et le désir de faire quelque chose, perdus entre leur inutilité et leur essentialité. Alors, il faut voir Sympathie pour le diable, ne serait-ce que pour honorer la mémoire de Paul Marchand (1961-2009) et celle de tous les autres journalistes morts ou continuant de risquer leur vie pour informer.

Corentin Vallière

Bibliographie

« Qu'est-ce que l'ex-Yougloslavie ? », Nations-Unies. En ligne : Les conflits en ex-Yougoslavie [consulté le 26/02/2024].

COUSTON Jérémie, « Guillaume de Fontenay, réalisateur de “Sympathie pour le diable” : “Je n'ai pas voulu faire de Paul un héros », Télérama, 2019. En ligne : https://www.telerama.fr/cinema/guillaume-de-fontenay,-realisateur-de-sympathie-pour-le-diable-je-nai-pas-voulu-faire-de-paul-un,n6550639.php [consulté le 26/02/2024].

MARCHAND Paul M., Sympathie pour le diable, Montréal : Lanctôt éditeur, 1997.

CAMERON Anne-Josée, « Niels Schneider sur les traces du journaliste Paul Marchand à Sarajevo », Radio-Canada, 2019. En ligne : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1401587/niels-schneider-journaliste-paul-marchand-sarajevo-guerre-roman [consulté le 27/02/2024].

« Secrets de tournage », Allociné. En ligne : https://www.allocine.fr/film/fichefilm-264480/secrets-tournage [consulté le 28/02/2024].

« "Sympathie pour le diable" : Niels Schneider en écorché vif », France 24, 2020. En ligne : https://youtu.be/Y35zy3c2tso [consulté le 28/02/2024].