Noyade vers le néant
The Whale (Darren Aronofsky, 2022)

Après les excellents Requiem for a Dream (2000) et Black Swan (2010), Darren Aronofsky réalise un nouveau film en 2022, The Whale. Il nous raconte l'histoire de Charlie, un professeur en obésité morbide, proche de la mort, qui tente de renouer les liens avec sa fille Ellie. Il l'a abandonnée, elle et sa mère, pour vivre une histoire d'amour avec Alan, l'un de ses élèves. Depuis, celui-ci s'est suicidé car il se sentait coupable d'être gay. L'infirmière de Charlie, Liz, est la seule à rester procher et à continuer de s'occuper de lui. Cependant, en dépit d'un passé intriguant, le film ne repose que sur une seule chose : l'obésité de Charlie.
La première rencontre du spectateur et de Charlie en dit long sur la représentation ignoble de ce personnage. On voit un homme en surpoids, transpirant, avachi dans son canapé, en train de se masturber. Cette image s'ancre le long du film jusqu'à l'extrême. The Whale prend rapidement des allures d'un film d'horreur.
Dans le regard de sa fille, on voit de la terreur. Quand celui-ci respire, bouge, vit, mange, elle l'observe comme un être surnaturel, un animal, un monstre. Charlie est complètement déshumanisé, avec des gros plans sur les parties de son corps toutes gonflées qui l'empêchent d'avancer, la scène où il se lève parait interminable, elle fait peur, elle traumatise.
Certes, le propos principal est l'obésité morbide du personnage, mais on le rend absolument répugnant. Certains partis pris sont-ils nécessaires ? Cela vient frôler la limite de l'irrespect. Combien de fois ai-je dû arrêter de respirer pour éviter que l'odeur de ses gouttes de transpiration ne traverse l'écran?


Une mise en scène problématique ?
Le format de l'image en 4/3 mène à une réduction de l'espace, qui se trouve d'autant plus obstrué par Charlie et son corps imposant. Découlant du huit clos, la dimension théâtrale du film nous propulse au-delà du rang de spectateur, comme sur scène. On est enfermé dans son piteux appartement, à ses côtés pendant des heures. L'objectif de mise en scène est réussi cela en fait un film tout à fait désagréable.
Ensuite, les choix de cadrage et les perspectives le rendent encore plus gros. Lorsqu'il mange, les zooms et la musique, qui augmente en tonalité et devient plus forte, créent une ambiance pesante. D'autant plus, avec le travail sur les lumières vertes, tout est fait pour qu'à la vision de Charlie une angoisse, une oppression nous soit procurée. Et ça marche!



Son personnage est fait pour nous dégouter, il est toujours sale, transpirant, c'est immonde à regarder. Chaque séquence est ramenée à son poids, il n'y a pas une image du film qui ne nous dise pas « Charlie est en obésité morbide ». C'est trop forcé. Par exemple, lorsqu'il fait cours pour la dernière fois avec ses élèves et qu'il révèle enfin son visage après avoir toujours simulé une caméra dysfonctionnelle, pourquoi montre-t-il son corps ? C'est totalement irréaliste, ils sont tous choqués alors qu'ils vivent aux États-Unis et qu'ils croisent des gens comme lui tous les jours. Selon Statista, il y a 32,8 % d'adultes en situation d'obésité aux États-Unis en 2021. L'homme en surpoids est présenté comme une tare dans la société, dans sa famille et même dans son propre espace. La mise en scène se base sur l'excès, c'est toujours plus, jusqu'à trop.

Enfin, comme si ce n'était pas assez subtil, les dialogues aussi pèsent. Il n'y a pas de profondeur tout est annoncé par les personnages, par exemple c'est Ellie qui explique leur passé par le dialogue. Le manque de profondeur se joue aussi dans la dialectique. Lors de la scène finale, quand il se lève avant de mourir au même moment où sa fille lit « big animal » (gros animal) résume bien ce qui est choquant dans ce film. On passe deux heures à regarder à quel point son poids fait de lui une tare, jusqu'à mourir. Si quelque chose de positif peut sortir de ce film, c'est qu'il va peut-être servir de vaccin contre l'obésité morbide.

Des personnages exécrables et antipathiques
En plus d'un physique repoussant, poussé à l'extrême dans sa représentation et mise en scène, Charlie est aussi une horrible personne intérieurement. Il ne réussit même pas à nous faire éprouver une once d'empathie. Il gâche la vie de tout le monde, la sienne et même la notre. Une des rares bonnes choses de ce film est le niveau d'acting de l'adorable Brendan Fraser, qui a d'ailleurs été récompensé d'un Oscar. Considérablement mérité quand on pense au travail nécessaire pour se mettre dans la peau de quelqu'un d'aussi imposant.
Charlie est absolument ingrat et horrible. Il a trompé sa femme avec un de ses étudiants, quelqu'un de plus jeune et subalterne à lui, ce qui fait presque de lui un pédophile. Il a abandonné sa famille de son plein gré et il ose être triste de ne pas avoir vu sa fille grandir. Il passe son temps à se victimiser, il essaie d'attirer la pitié des personnes à qui il fait du mal.
Les autres personnages qui l'entourent sont tout autant détestables. On fait la rencontre de Thomas, un jeune homme en apparence gentil et perdu, qui fait en fait partie d'une secte douteuse « New Life », le même groupe religieux qui a poussé Alan au suicide. En plus de ça, il a un passé de drogué et de voleur. Il n'y a rien d'appréciable chez lui et il n'apporte rien au film. Ce n'est rien à côté du pire personnage du film : sa fille Ellie.
Ellie ne considère même pas son père comme un être humain.
Elle est horrible et irrespectueuse envers son père qui l'a abandonné, et ça se voit. Il n'y a personne pour la cadrer et l'éduquer. Sous des traits de personnage complexe, blessée par son passé et débordant de talent artistique à l'intérieur, elle est tout simplement vide et horrible. Elle est comme ça avec tout le monde, elle va jusqu'à forcer Thomas à se droguer, c'est très grave. Il n'y a aucune évolution dans leur relation père-fille, elle ne considère même pas son père comme un être humain. Elle le prend en photo et l'affiche sur Facebook de la même manière qu'elle le fait avec un chien mort, ce qui fait d'ailleurs d'elle une sociopathe (et tout ça pour avoir 0 like). Elle se moque juste de son père tout le long, mais est-ce qu'il ne le mérite pas? Finalement, elle est presque aussi ignoble que son père. Absolument aucun personnage n'est attachant, ils sont tous plus ingrats les uns que les autres.
Seule Liz paraît « normale », mais elle manque de profondeur comme tous les personnages du film. Pourquoi s'occupe-t-elle de Charlie? Seulement car son frère était son compagnon? Est-ce une raison suffisante? Beaucoup de choses sont illogiques ou mal amenées.
Un potentiel gâché par un manque de légèreté et des métaphores bancales
C'est dommage que The Whale ait un tel rendu, le film a pourtant du potentiel. Produit par le studio A24, on aurait pu découvrir une histoire plutôt dramatique au bord psychologique sur la reconstruction d'un lien père-fille avant la mort de celui-ci. Cependant, la situation est mal exploitée, il n'y a aucune évolution entre deux personnages auxquels on n'arrive même pas à s'attacher.
Dans cette idée, la question de l'isolement dû à la honte de son corps aurait pu être intéressante, le film se passant à huit-clos, Charlie étant immobile, le fait qu'il n'allume pas sa caméra quand il fait cours. Mais une ribambelle de personnages, tous plus fades les uns que les autres, déboulent chez lui et viennent couper cette dynamique. Des personnages, qui n'ont rien à faire là font leur apparition, du livreur de pizza à l'ex-femme. C'est improbable et cela n'a pas de sens. À quel point la solitude le touche? N'est-il pas entouré finalement? Les différents éléments de mise en scène se contredisent.
La profondeur du film se base sur des métaphores assez bancales et irrationnelles. Le film, en lui-même est vide. L'émotion, la force de Charlie ne passent que par une chose, sa fille. Il n'arrive à marcher et à se calmer que quand on lui lit une rédaction qu'elle a rédigée dans le cadre scolaire et qu'il a récupéré.Cela n'a absolument aucun sens, ce n'est pas du tout réaliste, voire ridicule. Sa rédaction porte sur le livre Moby Dick de Herman Melville, qui parle d'un cétacé géant. Il n'y a aucun message pertinent mise à part que c'est une comparaison avec Charlie.
Le titre du film en lui même fonctionne de la même façon, « the whale » signifiant « la baleine », c'est une anthropomorphisation de Charlie. Il fait les mêmes bruits qu'un cétacé quand il respire et c'est évidemment en référence à son surpoids massif. Métaphore simplement méchante.
La scène finale, où une lumière blanche symbolise la mort de Charlie, pourrait être une bonne scène de fin si on ne nous l'avait pas répété des dizaines de fois juste avant qu'il allait mourir imminemment. Tout passe par les dialogues. C'est lourd.

Finalement, une des seules choses appréciables du film est le jeu entre liberté et enfermement qui passe par le travail sur les lumières et les couleurs. À l'intérieur, des couleurs bleues et vertes donnent une impression d'oppression, en contradiction avec la lumière blanche, naturelle qu'on voit au travers de la porte, et par la fenêtre. Sur cette fenêtre, une assiette avec des graines fait qu'un oiseau vient souvent se poser, il est symbole de liberté. Tout comme la mer, dans les souvenirs passés de Charlie. Cela ajoute une légèreté dont on a grandement besoin.
Julie Maurin