Leçon de cinéma

Hiam Abbass, actrice et réalisatrice palestinienne

Gérard Camy, animateur de la masterclass : On va essayer de converser, de faire un petit tour d'horizon de votre carrière. Une carrière qui est totalement internationale, vous avez travaillé aux États-Unis, vous avez travaillé un peu partout avec des grands metteurs en scène, en tant qu'actrice avant tout, mais aussi réalisatrice.

Hiam Abbass : J'aimais beaucoup réaliser. Malheureusement, c'est très difficile de combiner les deux. La réalisation prend beaucoup de temps et beaucoup d'engagement sur des longues périodes, ce qui m'interdisait de jouer. C'était un peu compliqué de poursuivre, mais j'adore ça.

D'abord, vous commencez à Nazareth en Palestine. Vous y prenez des cours de photographie, ce qui vous servira tout le long de votre vie.

En fait, la photo est arrivée dans ma vie pour échapper à un avenir et à un métier que je n'avais pas envie de faire. Quand j'étais petite j'étais bonne à l'école. Donc, mes parents attendaient de moi d'être avocate, médecin, « un métier respectable ». Et effectivement, j'étais très attirée par l'art en règle générale, mais toutes les formes d'art qui m'étaient proposées dans mon village n'étaient pas énormes. J'ai suivi à l'école vraiment tout ce qui était de l'ordre de la danse, du chant, du théâtre, et je savais que j'avais une relation très forte avec la scène et le théâtre.

Je n'avais pas compris, quand j'étais petite, ce que c'était exactement, on a des désirs qu'on n'arrive pas vraiment à suivre parce que pour pouvoir les suivre il aurait fallu qu'il y ait un exemple qu'on puisse se dire « ah, tiens j'ai envie d'être ça ou ça » et à partir du moment où je devais choisir mon avenir, j'ai pensé à la photo. Parce qu'il y a une opportunité qui s'était ouverte à moi par une de mes sœurs, qui m'a parlé de l'école de photo où elle était. Et du coup, je me suis dit : tiens, si je fais ça, ça veut dire que j'échappe vraiment à tout ce que mes parents voulaient que je sois et peut-être, à travers la photo, je reste dans quelque chose qui reste de l'ordre de l'artistique. Et Effectivement, j'ai fait cette école et, à travers la photo, par la suite, je suis tombé dans le théâtre.

Je suis arrivée dans un théâtre, qui m'a demandé de faire des photos et en parlant avec le metteur en scène. Je lui ai exprimé mon amour du théâtre et très vite, je suis passé au jeu et je suis devenue actrice dans cette troupe à Jérusalem. Petit à petit, j'ai laissé de côté la photo et j'ai commencé à être plutôt dans l'actorat.

Ensuite, vous décidez de partir à Paris ?

Alors c'était un peu plus tard, j'ai passé quand même six ans dans le théâtre, mais à un moment oui j'ai décidé de partir et je suis partie à Londres avant de venir m'installer à Paris.

Et ce que vous jouiez au théâtre, c'étaient des pièces classiques ?

C'était de tout, en fait, dans ce théâtre, on a beaucoup travaillé sur des textes contemporains et c'était aussi un moyen pour nous d'acquérir plus d'expérience théâtrale en travaillant avec des gens qui venaient de l'étranger. Notre metteur en scène, qui était à l'époque le directeur de la troupe, était un homme qui était français par origine, sauf qu'il était né et il a grandi à Jérusalem et donc il a appris l'arabe et c'était quelqu'un qui était un peu branché avec le monde occidental et qui nous a permis de beaucoup voyager avec les pièces qu'on faisait et, à la fois, d'inviter pas mal de monde qui arrivaient de l'Occident pour pouvoir faire des stages avec nous. J'ai appris sur le tas, en fait, j'ai fait le conservatoire en travaillant.

Vous restez un moment à Londres ?

Alors Londres, c'était quand même un voyage assez long, parce que c'était aussi un voyage d'amour, ce qui ont vu Bye bye Tibériade (Lina Soualem, 2023) comprennent et les autres allez le voir pour comprendre. J'ai été entre Londres et Jérusalem pendant huit ans avant de venir m'installer à Paris. Donc, à la fois j'ai décidé de complètement partir de la Palestine et de m'installer à Londres, sauf que j'ai rencontré le papa de Lina et Mouna. Je suis venue m'installer à Paris et je ne parlais pas un mot de français à l'époque, donc j'ai dû recommencer toute une vie et la fois me consacrer au fait que j'avais envie d'être mère, c'est un projet en soi pour nous, les femmes. Ça m'a permis d'apprendre aussi le français petit à petit et de commencer à travailler ici.

On reviendra sur le film Héritage (Hiam Abbass, 2012) et sur la mise en scène, mais le personnage de Hafsia Herzi qui est amoureuse dans le film d'un jeune Anglais, est-ce qu'il a quelque chose à voir avec la jeune Hiam Abbass ?

Oui, il y a quelque chose parce que, comme c'est une histoire qu'on m'a proposé de réaliser, j'ai décidé de me l'approprier à ma façon. Il y a beaucoup de personnages parce que c'est une grande famille, qui ressemble à la mienne d'ailleurs, mais j'ai essayé de caler à chaque personnage, un souvenir des personnes que j'ai connues qui se rassemblent dans ce personnage. Des fois, ça peut être des membres de ma famille immédiate ou des cousins ou des gens plus lointains, des gens du village, des gens à qui j'avais dit au revoir à l'époque, et donc, pour compléter ce personnage de la jeune fille j'ai pensé que ça pouvait aussi créer beaucoup plus de conflits et de dramatisation dans le scénario. Je lui donne quelque chose qui ne ressemble pas au parcours d'une fille traditionnelle normale du village. Donc, je lui ai calé cet Anglais et on peut dire que ça ressemble à mon histoire. Mais en fait, les caractéristiques de l'Anglais ne ressemblaient absolument pas à l'homme avec qui j'étais à l'époque.

En France, vous faites vos premières apparitions au cinéma. Est-ce que vous continuez le théâtre ?

En fait, ça fait presque douze ans maintenant que je fais des pièces de théâtre. Mais les pièces sur lesquelles je travaille souvent impliquent aussi un travail avec des gens qui, soit se sont exclus du monde de la culture, soit en ont été exclus. Donc, avec ces gens-là, j'essaie souvent de composer avec le metteur en scène Jean-Baptiste Sastre, avec qui je travaille des pièces qui permettent à des gens de composer avec moi ce que j'appelle « cœur fragile. » Ça ressemble à notre société, à la position que ces gens occupent dans notre société qui les a complètement exclus et pouvoir vraiment partager un moment de plaisir et de joie et de porter des textes d'écrivains connus qui nous ont laissé des traces magnifiques dans la littérature, pour pouvoir partager un moment de grâce. Le théâtre que j'aurais envie de faire aujourd'hui, c'est un théâtre de cet ordre-là, qui ressemble à ça et qui n'est pas nécessairement le théâtre, qui n'arrive pas à me proposer quelque chose avec lequel le spectateur d'aujourd'hui peut se retrouver.

Vos premières apparitions au cinéma sont assez courtes, comme dans Noce en Galilée (Michel Khleifi, 1987), Haïfa (Rashid Masharawi, 1995), Chacun cherche son chat (Cédric Klapisch, 1996).

Pour le film de Cédric Klapisch, c'était mon mari à l'époque qui était dans le film et il m'a dit « est-ce que tu veux passer dans le plan avec une poussette ? », mais je ne fais rien dans le film, ce sont vraiment des apparitions. Pour vous dire c'est très drôle parce qu'à un moment, il y avait aussi une femme à la fenêtre qui devait crier et Cédric Klapisch me dit « tu veux pas te mettre à la fenêtre ? » J'ai dit « mais j'ai déjà joué », il m'a dit « mais c'est pas grave, on ne verra pas. » Voilà ce que j'ai fait dans Chacun cherche son chat. Dans Haïfa, j'avais vraiment un rôle beaucoup plus important parce que c'était le premier rôle féminin dans le film. C'était mon premier retour en Palestine après l'avoir quittée.

Pour Noce en Galilée c'est une apparition dans le film. J'apparais dans une silhouette, mais c'était très important parce que c'était la première fois de ma vie où je me suis trouvée face à la caméra. Donc, c'est la première fois ou j'avais l'expérience de jouer devant la caméra. Sortie de là j'avais vraiment envie de continuer à explorer ce travail devant la caméra.

Il y a une autre scène dans Vivre au paradis (Bourlem Guerdjou, 1997) ou vous n'apparaissez pas très longtemps non plus mais vous avez une très belles scènes avec une autre femme et puis, on arrive à un film que vous aimez beaucoup. Je crois c'est Satin rouge de Raja Amari (2002) C'est un film dont vous parlez souvent, parce qu'il a marqué votre carrière.

Satin rouge, oui, il à lancé ma carrière, puisqu'à partir de ce film les gens commençaient à connaître un peu mon travail, mon visage, ce qui m'a permis, par la suite, de recevoir des offres et des rôles. Pour moi, c'était un point de départ de la comédienne que je devais être en fait, parce que, comme vous savez je viens d'un milieu où c'était difficile d'assumer le métier de comédienne. Parce que ce n'était pas quelque chose de très réputé pour une femme. Ce n'était pas vraiment un métier qui était présent autour de moi et j'ai dû me battre pour pouvoir m'imposer. Et ce film, dans ce qu'il avait d'être osé et il y avait pas mal de choses osées dans ce film m'a mis face à mon choix : est-ce que je peux assumer jusqu'au bout ou est-ce que je m'arrête ? Et donc, soit j'assume jusqu'au bout, je prends le courage et je deviens la comédienne que je veux être, même si je vais avoir des problèmes peut-être par la suite, ou je m'arrête et je ne deviendrai jamais comédienne.

Je suis partie avec ce choix, qui n'était pas facile d'ailleurs, je me souviens, on a beaucoup partagé avec Raja Amari, parce que c'était son premier film aussi. Et elle qui vient de la société tunisienne, donc aussi dans une société patriarcale on sait que ce n'est pas simple non plus pour une femme d'exister avec des voix différentes et dire des choses différentes qui ne plaisent pas nécessairement aux hommes, et un peu partout dans le monde d'ailleurs. On avait l'impression qu'on était en parallèle, toutes les deux à faire des choix et qui devaient vraiment nous inscrire, elle en tant que réalisatrice dans le cinéma et moi en tant qu'actrice, à jamais.

Mais justement, quelle est la place de la danse orientale dans ce film dépeignant la société tunisienne ?

Je ne peux pas vraiment parler de la société tunisienne parce que ce serait malhonnête de ma part. Je ne suis pas Tunisienne, je ne peux pas m'approprier l'histoire tunisienne par contre dans ce film, l'idée de Raja Amari était de découvrir le désir féminin chez une femme à travers la danse orientale. Et donc elle commence à découvrir son corps aussi à travers la danse, elle l'a mis dans le scénario dans des situations qui la mène petit à petit à se dépasser elle-même sans sentir où elle va et elle va vers le danger d'être attaqué et d'être critiquée, même par sa propre fille. Elle va loin parce qu'elle se fait dépasser par quelque chose qu'elle adore et c'est cette chose-là qui lui permet de découvrir à nouveau sa féminité, son corps, sa sexualité.

Et c'est pour ça à l'époque, quand on l'a montré en France que certaines femmes parlaient aussi du fait que ce film pouvait exister un peu partout dans le monde patriarcal de nos sociétés contemporaines, sans nécessairement que ce soit tunisien, par l'audace de sa proposition.

Vous avez tourné en 2016 Corps étrangers, de la même réalisatrice Raja Amari. C'est aussi un film parlant des interdits qui s'immiscent dans les affaires sociales. C'est ça qui est intéressant entre le premier film Satin rouge et celui-là. Il y a une belle scène faite avec peu de plans.

Oui, Raja Amari l'a tournée pas mal de fois, c'est monté en jump cut. C'était l'idée de garder une sorte de continuité, et de rester près du corps, puisque que c'est vrai que le thème du corps, chez Raja Amari, est très prononcé et très fort dans son cinéma. Et toute la sensualité autour du corps de la femme et de l'homme d'ailleurs, et de la rencontre aussi était quelque chose de très important pour elle.

Vous continuez à la voir, Raja ?

Oui, c'est une amie avec qui j'ai gardé une superbe relation et d'ailleurs le chef opérateur de ce film était le même chef opérateur sur mes deux courts-métrages, Le Pain (2001) et Héritage (2012) : Aurélien Devaux.

En 2005, le réalisateur israélien Amos Gitaï vous fait jouer dans son film Free Zone.

J'ai vraiment envie de dire, puisque aujourd'hui on est dans une situation un peu délicate de conflit, avec ce qui se passe en Palestine, que pour moi Eran Riklis (réalisateur de La Fiancée syrienne en 2004) et Amos Gitaï, je ne les considère pas juste comme metteurs en scène ou réalisateurs israéliens, pour moi ce sont des metteurs en scène de cinéma avant tout, qui me proposaient des scénarios dans lesquels je pouvais vraiment plonger avec eux dans le monde de cinéma à un niveau égal. Donc, pour moi, l'identité à l'époque, ce n'était pas la Palestinienne qui travaille avec le metteur en scène israélien, ou le réalisateur israélien, c'était la comédienne qui travaillait avec un réalisateur et qui avait une proposition magnifique qui aussi raconte en grande partie le conflit d'ailleurs entre Israéliens et Palestiniens à l'époque. C'est important pour moi de dire ça.

Oui, tout à fait, surtout que ces deux réalisateurs regardent ce conflit de manière complètement différente.

Exactement, il faut saluer aussi leur position dans ce conflit et si j'ai pu travailler vraiment facilement avec eux, c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont.

C'est la première fois que vous tournez avec une actrice américaine ?

C'était la première fois avec Natalie Portman. J'avais fait un film américain avant qui s'appelle The Nativity Story (Catherine Hardwicke,2006). Il y avait aussi des acteurs américains qui étaient dans le film mais je crois que c'est la deuxième expérience avec eux surtout avec quelqu'un qui arrive d'Hollywood.

Et c'était comment de tourner avec Amos Gitaï ?

Cette scène-là, jusqu'à la veille, on ne savait pas ce qu'on allait faire. Et donc je sais que Natalie Portman n'a pas beaucoup aimé cette manière de travailler, puisqu'elle vient d'un cinéma classique. Amos Gitaï m'a dit « bon Hiam, si tu n'inventes pas quelque chose ça veut dire que ton rôle va plus exister, puisque c'est ta scène cruciale ». Il a une façon de travailler, de provoquer l'acteur pour qu'on arrive à lui donner le meilleur de soi-même à la fois en proposant beaucoup d'ingrédients mais sans nécessairement proposer une scène. Et je me souviens, j'étais là et j'ai dit à Natalie « mais on fait quoi ? » Et à un moment, ça m'a tellement énervée que j'ai dit à Natalie « viens, je vais improviser quelque chose ». Donc, je commence à improviser cette scène et Amos Gitaï a une façon de travailler où il parle avec le mégaphone aux comédiens qui sont à deux mètres de lui. Et donc là, je l'entends, il fait « vas-y Hiam, dis ta phrase » Et je me dis mais quelle phrase ? Je n'avais pas de phrase, mais quelle phrase je vais dire de plus ? Et là pour ne pas couper la scène et aller jusqu'au bout, parce que c'était une manière pour moi de me challenger j'ai inventé ce truc sur ma belle-mère. Et quand on est sortis Natalie elle m'a fait « chapeau » et elle est partie, elle ne voulait plus refaire la scène.

Là encore, vous vous retrouvez dans un film pas très connu, je pense : Miral de Julian Schnabel (2010) avec Williem Dafoe. C'est le premier biopic que vous tournez ?

Oui, absolument.



J'ai découvert ce film en préparant cette masterclass et j'ai été très agréablement surpris. C'est un film assez classique dans sa forme mais avec un bon personnage. Il faut parler un peu de ce personnage parce que c'est quelqu'un qui a vraiment existé.

Oui, c'est une femme qui a existé, qui s'appelle Hind Husseini et qui pendant la guerre de la nakba à Jérusalem a recueilli beaucoup d'enfants et a décidé de les élever. Au début, il y avait 35 orphelins, elle a décidé de les prendre dans sa maison, au gré de ses parents, et elle à ouvert un orphelinat à la maison et petit à petit, elle a essayé de trouver un lieu quand les choses se sont un peu calmées. Elle a ouvert une école par la suite, qui s'appelle l'École Dar Al Tifl. Elle est arrivée à avoir 200 puis 2000 orphelins. Et aujourd'hui, le lieu s'appelle toujours Dar Al Tifl, qui est devenu par la suite une université. Aujourd'hui, c'est ouvert à des garçons, à un des filles mais pendant longtemps, c'était un lieu où elle a pris en charge l'éducation des femmes palestiniennes.

Des jeunes Palestiniennes qui deviendront actives dans le monde du travail, dans le monde de la littérature, dans le monde de la science. Et c'est dommage, parce que c'est un film comme tu dis dans sa forme un peu classique, mais c'est une belle histoire d'une femme qui s'est battue toute sa vie et qui s'est sacrifié pour la cause de la femme, et surtout pour l'éducation.

Pour l'anecdote, vous avez connu Williem Dafoe en 2007 dans le jury à Berlin.

Oui, c'est vrai, je ne m'attendais pas du tout à ce que, deux ans après, je joue un rôle avec lui.

Parce que vous avez fait partie quand même de trois festivals : Berlin, Deauville et Cannes.

Exactement.

Berlin, avec Paul Schrader, comme président, Jean-Pierre Jeunet à Deauville et Nanni Moretti à Cannes. On dit souvent : « C'est le jury de Nanni Moretti qui a décidé » et on pense que Nanni Moretti a énormément d'importance dans le choix. Est-ce que c'est vrai ?

Pas vraiment. Non, en fait, moi j'ai fait partie de trois jurys importants comme ça. Il n'y avait même pas la double voix parce qu'on était un nombre impair, donc c'était facile. C'est vrai que même moi-même, ça m'a étonné, au jury de Cannes, quand on dit : « Nanni Moretti, ou n'importe qui est le président, a décidé... ». La vérité est qu'à l'intérieur ça ne se passe pas de cette manière. En fait, les choses y sont assez démocratiquement discutées et votées. D'ailleurs, le président à le pouvoir de choisir les gens avec qui il veut présider le jury, donc les membres de son jury. Il participe au choix. Évidemment, les gens sont libres, et des fois ils ne sont pas libres. Ils sont obligés de prendre le choix des deux directeurs de festivals.

Mais dans les trois cas, pour moi la décision n'était jamais vraiment la décision du président du jury. Alors, il y a des tendances. Je me souviens qu'à Berlin, par exemple, on a essayé de pousser pour quelqu'un qui était ami de Paul Schrader, mais les autres membres n'étaient pas nécessairement pour, donc finalement, il a accepté la décision de tout le monde.

Avant de passer à Héritage et à votre réalisation, je me suis rendu compte en regardant votre filmographie que, souvent, on vous fait jouer des rôles de femmes seules ou veuves, plusieurs fois des femmes qui veulent maintenir la tradition. Un autre élément qui me paraît intéressant, c'est qu'on se retrouve souvent dans des endroits confinés. Par exemple, un hammam : vous êtes deux fois dans un hammam pendant une bonne partie du film. Une autre fois, vous vous retrouvez dans un salon de coiffure pendant pratiquement tout le film, ou bien dans un appartement pour Une famille syrienne (Philippe Van Leeuw, 2017).

Ça, m'est difficile comme ça, de faire défiler toutes les histoires et peut-être tous les personnages que j'ai joués.

Ces films sont souvent choraux, avec énormément de personnages.

Je préfère parler d'un film en particulier, parce que c'est vrai que moi, je ne compare jamais. Pour vous dire la vérité, je ne compare jamais un film avec un autre. En fait, pour moi, quand j'ai fait le choix de participer ou d'aller avec le film c'est que j'aime bien l'histoire en général et que je trouve qu'il y a un lien entre l'histoire et quelque chose que j'ai envie de propager. Il faut que je trouve une attache avec le personnage. Après, effectivement, oui, quand on parle de hammam, quand on parle de l'enfermement on peut parler de Une famille syrienne et de Dégradé (Arab et Tarzan Abu Nasser, 2016).

C'est intéressant quand on les voit les uns après les autres.

Oui, mais après, c'est vrai que ce n'est pas un choix. Je vais vous dire, je ne choisis pas un film pour ça. Comme je disais, des fois c'est peut-être le hasard qui fait qu'il y a deux ou trois films qui peuvent se succéder, qui ont quelque chose de semblable, peut-être dans le dans le contexte en général, dans le placement de l'histoire, ou dans l'écriture peut-être. Là c'est l'idée d'un huis-clos, de l'enfermement, de guerre, mais ce n'est pas fait exprès. Peut-être aussi des fois j'ai fait autre chose entre qui n'est pas sorti à temps pour contredire cette idée.

Sur ce que vous avez dit sur les femmes, je trouve que ce qui m'attire, peut-être aussi dans les personnages que je joue, c'est la complexité que le rôle peut apporter à l'histoire et la complexité du personnage. Ce que je déteste dans le cinéma, mais vraiment, je le dis haut et fort, c'est le côté manichéen. Je trouve souvent qu'il y a des rôles qu'on me propose où soit c'est basé sur un cliché de A à Z, soit c'est un rôle qui n'a pas d'épaisseur, pas de zone grise, il est noir ou blanc.

Je n'arrive pas à rentrer là-dedans. Il faut que ce personnage soit épais, il faut qu'il ait ses zones grises dont je parle, il faut qu'il soit vraiment rempli de contradictions. Heureusement, dans ma carrière, j'ai pu amasser des personnages de cet ordre. J'en suis complètement fière aujourd'hui. Ce n'est pas vraiment la quantité de temps que je passe dans le film qui est importante pour moi, c'est-ce que propose le rôle, ce que propose le film en général. Des fois, ça peut aussi être une rencontre, si j'ai envie de travailler avec tel ou un tel. Par exemple, Costa-Gavras, qui fait un film magnifique où il y a deux personnages principaux et tous les autres personnages sont des petits personnages, avec des petites histoires comme ça qui se passe dans leur regard. J'avais vraiment envie de faire ça, parce que c'est quand même quelque chose qui se défend et aussi travailler avec Costa à son âge, avec son énergie. Il fait un film sur la fin de vie et je trouve quand même que c'est quelque chose de magnifique de pouvoir y participer, même si c'était trois jours de tournage, c'est un monstre du cinéma aujourd'hui.

Voilà, des fois, les choix se font sur un temps court et pas un temps long, mais à la fois ils portent aussi en eux, ces personnages, la même intensité qui peut exister sur une heure et demie de film, et ça m'intéresse.

Vous disiez tout à l'heure qu'Amos Gitaï vous donnait des indications mais ne vous fournissait pas de scénario. Est-ce que vous avez travaillé avec des réalisateurs qui, à l'inverse, voulaient que vous suiviez au mot près les dialogues ?

J'ai travaillé avec des réalisateurs qui sont très précis. Notamment, je salue la présence d'un dans cette salle, Antoine Chevrollier, le réalisateur de la magnifique série Oussekine (2022). Ce n'est pas qu'ils sont à la lettre, mais ils sont tellement précis dans leur narration et dans la façon dont les choses doivent se passer, ils laissent de l'espace à la liberté de comédien mais il ne faut pas qu'on dépasse les bornes donc il faut rester encadré. Je salue ce côté méticuleux. J'imagine qu'à côté de lui, il y a Lina Soualem, ma fille, qui était pareille, d'une exigence avec Bye bye Tibériade (2024).

Il y a des réalisateurs plus exigeants que d'autres mais pas par côté parano, du genre “c'est sacré, ne sort pas de mon texte”. C'est qu'ils ont travaillé tellement longtemps pour pouvoir mettre les choses en place qu'ils voudraient que le comédien puisse, dans ce cadre-là, être libre, mais en respectant le cadre. Après il y en a d'autres aussi, Amos Gitaï c'était vraiment l'extrême total mais c'est sa façon de travailler et il est fier de travailler comme ça. Après, je ne sais pas si je peux faire quinze films avec Amos Gitaï parce que je lui dis franchement : c'est difficile. Au contraire, je préfère vraiment travailler dans des contraintes, des choses déjà précises et pouvoir inventer dans ce cadre des choses, qui correspond et qui répond à la vision du réalisateur avec qui je travaille.

Vous avez évoqué Héritage. On va regarder un extrait et puis on en parlera un peu.

Juste pour compléter, Antoine (Chevrollier) je l'ai connu premier assistant sur un film. Il était tellement jeune que quand j'ai vu son exigence et son travail, je lui ai dit : « un jour, quand je ferai mon film, je voudrais que tu sois mon premier assistant ». On a jeté ça comme ça dans l'air et effectivement, je crois que huit ans après, je suis arrivée avec le long-métrage et j'ai appelé Antoine, qui était d'ailleurs en voyage à l'étranger. Il a écourté son voyage pour revenir et être premier assistant sur mon film avant de s'affirmer et de réaliser avec beaucoup de talent par la suite.

Hier on vous a vu filmée par votre fille Lina, là vous filmez vos deux filles, Lina et Mouna. Est-ce que c'est plus difficile de les filmer ou d'être filmée par votre fille ?

Ce n'est pas pareil parce que là, toutes les deux, d'ailleurs, jouent des rôles fictionnels si on peut dire ça. Je les filme en tant que personnages, pas en tant que mes filles. Or, dans le film de Lina, elle me filme pour pouvoir avoir un témoignage, elle ouvre des portes intimes à l'intérieur de moi pour pouvoir tracer une histoire plus grande des lignés de femmes dans ma famille dans la grande histoire avec un grand H. Ce n'est pas vraiment pareil.

Effectivement, quand j'avais pensé à ces deux personnages, je me suis un peu inspiré des natures de Lina et Mouna, après on se fait dépasser par les idées qu'on peut avoir. Chacune d'elles à donner à ce personnage autre chose que ce que j'avais imaginé. Ce n'étais pas difficile de les diriger, puisqu'elles avaient l'envie et le désir de le faire. C'était plus difficile d'être avec elle sur le plateau, mère, que réalisatrice. Je me souviens d'une anecdote, on faisait une scène qui était un peu compliqué et apparemment, elles me disaient : « Maman ? Maman ? ». Elles m'appelaient pour me demander des renseignements et je n'ai pas répondu. À un moment il y en a une des deux qui fait « Hiam ? Je fais quoi ? ». Je n'arrivais vraiment pas à fonctionner avec elles sur le plateau en tant que mère, je les voyais vraiment en tant qu'actrices qui jouent dans le film.

Vous avez un rapport assez proche avec Hafsia Herzi parce que vous l'avez connue dans La Source des femmes ?

Oui, je l'ai connue dans La Source des femmes (Radu Mihaileanu, 2011), après un autre film qui s'appelle Le Sac de farine (Kadija Leclere, 2014), où j'ai joué avec elle. Je travaillais avec Hafsia en tant que collègue en tant que compagne de jeu à l'époque, quand j'étais en train de préparer Héritage. J'avais vraiment envie de travailler avec elle. J'avais envie qu'elle incarne le rôle de ce personnage, Hafsia a quelque chose de très spontané et à la fois quelque chose un peu étrange que je voulais créer aussi. J'avais envie que ce personnage soit un peu à part de cette famille qui la met un peu dans une situation de solitude intérieure malgré le fait qu'elle faisait partie d'une grande famille.

Elle n'a pas oublié vos filles puisqu'elle a tourné Tu mérites mon amour en 2019 avec Mouna et Lina.

Exactement, elle a demandé à Lina et Mouna de faire partie de son film.

J'aimerais que l'on termine sur votre travail dans les séries. On va parler un peu de Succession (HBO, 2018). Le travail de série est-il différent du cinéma ? Comment ça se passe ? On doit se baser sur plusieurs mois, sur plusieurs années ?

Ça dépend de quelle série on parle. Là ce sont des séries de dix épisodes à chaque saison, d'une heure chacun. Par exemple, dans la série Oussekine, on a fait quatre épisodes. C'est une série limitée, donc il y a un début et une fin. On avait les quatre scénarios là-bas, on savait très bien où on allait. C'est presque un film prolongé sur quatre épisodes et le tournage se succède sur une période de temps. On savait exactement quand on commençait, quand on terminait, et donc ça se travaille vraiment comme un plan de travail d'un film, même si c'est plus long parce que c'est une série de quatre heures.


Sur Succession, c'est différent parce que c'est plus long, donc ce sont sept mois de l'année, avec des arrêts, les vacances qu'ils prennent entre des moments différents de la série. L'autre chose, c'est qu'on ne sait jamais où la série va. On ne sait pas ce qu'il se passe avec le personnage. Ça m'a amusée quand j'ai dit oui à Succession pour faire l'épisode 1 qui était le pilote. À l'époque, je ne savais vraiment pas s'ils allaient continuer ou pas, on m'a un peu dit « voilà ce qu'on pense faire avec Marcia ». Mais à part ça, je ne savais rien. Je n'avais pas de détails sur l'écriture, ni sur où ils allaient et combien de temps je serais là. Je me suis trouvée vraiment à être beaucoup présente la première saison. Ça veut dire sept mois dans l'année à l'étranger, aux États-Unis ou dans les autres lieux de tournage.

En plus, quand on fait des séries comme ça et qu'on est exclusif, qu'on a un rôle régulier, on n'a pas le droit d'accepter autre chose sans passer par la chaîne. Souvent en plus, ils ont refusé parce que ça entrait en conflit. Ce n'était pas possible. C'est vrai que la deuxième saison, je n'avais plus envie d'être prisonnière de ça, parce que j'ai raté pas mal d'opportunités des gens qui ont fait appel à moi pour des rôles que j'avais vraiment envie de faire et que je n'ai pas faits. J'ai changé mon statut à l'intérieur et j'ai travaillé un peu moins. Mais, la règle de la série est que si on est là, on est là de A à Z parce qu'on est engagé pour être au service de la série.

Après, il y a une autre série que j'avais faite qui s'appelle Ramy (Hulu, 2019-2022), une comédie. Ça a été un peu plus facile à gérer, parce que déjà c'est la moitié du temps, c'est trois mois et demi et pas sept mois. Aussi, on était un peu plus servis par l'écriture, on avait des scénarios en amont. Si on n'avait pas de scénario, on savait sur quoi l'épisode allait porter, donc c'était plus facile à gérer.

En plus avec les séries, ce n'est pas forcément toujours le même réalisateur.

Ah oui, c'est vrai, il y a ça aussi. J'ai complètement oublié. Du jour au lendemain, il y a quelqu'un de nouveau qui arrive, qu'on ne connaît pas, qu'on n'a jamais rencontré, et qui commence à nous donner des directions de jeu. La première fois c'était très violent. Je me suis dit : « pourquoi j'ai accepté ? Qu'est-ce qu'il se passe ? ». On s'est parlé entre comédiens qui n'ont pas l'habitude des séries et on s'est dit que c'était quand même un exercice un peu particulier. Le matin, on peut tourner avec un réalisateur de l'épisode et si, dans le plan de travail, on est obligé de caler des scènes d'un autre épisode qui est réalisé par un autre réalisateur, c'est l'autre qui arrive avec son équipe. D'un seul coup, on passe d'un truc à l'autre, alors qu'on est le même personnage, sur le même décor, ça fait un peu bizarre, mais on s'habitue.

Un grand merci, Hiam.

Merci à vous.